lundi 26 février 2018

La rafle du 23 mai 1944 à T régunc

J’avais neuf ans quand les Allemands sont arrivés à Trégunc, fin juin début juillet 1940, quatorze ans quand ils ont quitté la commune



Pendant cette période d’occupation, avec mes parents, j’habitais rue de Pont-Aven au bourg de Trégunc et pouvais observer quotidiennement les faits et gestes de l’occupant installé d’abord à l’école Saint-Marc, ensuite à l’école publique des filles. Certains évènements, tels les rafles du 23 mai et du 7 août 1944, m’ont profondément marqué. Nous sommes à deux mois et demi de la libération de Trégunc. Les Allemands ont besoin d'hommes pour travailler dans les usines d'armement outre-Rhin, ils demandent aux maires du sud-Finistère de leur fournir des listes de jeunes gens valides qui pourraient aller en Allemagne dans le cadre du service du travail obligatoire (STO). La majorité des maires refuse, celui de Trégunc, M. Normand, faisant office de maire, collaborateur notoire, a répondu favorablement à cette demande et donné une liste de personnes en âge de partir en Allemagne. M. Normand avait été nommé par la Préfecture pour remplacer Jean-Marie Carduner qui est le maire officiellement élu de Trégunc. Beaucoup de jeunes gens de dix-huit ou dix-neuf ans se cachent ou entrent dans la Résistance pour éviter les réquisitions du STO.

23 mai 1944, vers six heures du matin

Le bourg de Trégunc, assez petit à l’époque, est encerclé par les troupes allemandes depuis plusieurs heures. Deux cents soldats sont répartis à toutes les entrées et dans les champs entourant le village ; le couvre-feu n’est pas levé, tout le monde dort encore.
Personne ne peut franchir ce cordon d'hommes armés. Ceux qui tentent de passer pour aller à leur travail à Concarneau sont refoulés avec fermeté et menaces. Le jeune Marcel Michelet âgé de 24 ans essaie de s’échapper vers Tachenn Pontig et est abattu. Une stèle rappelle les circonstances de sa disparition.

Par groupes de trois, fusils chargés, les soldats allemands commencent à remonter les rues en tapant à chaque porte pour fouiller les maisons. Toutes les habitations, sans exception sont visitées du sol au grenier.

 23 mai, 8 heures du matin

Les soldats arrivent chez nous, rue de Pont-Aven. Deux soldats entrent dans la maison, un troisième reste dehors. Nous sommes trois garçons, mon grand frère âgé de 18 ans s’apprêtait à entrer dans la Résistance. Quand il entend l’arrivée des soldats, il monte se cacher dans la sous-pente du grenier
Les soldats possèdent des listes de noms, ils réclament mon frère. Ma mère répond qu'il est parti travailler.
- Nein nein, trois enfants et ils n’en voient que deux.
- Parti travaillé a répété ma mère.
- Nein nein, trois enfants.
Les hommes en armes perdent patience, commencent à fouiller les pièces, tapent sur les édredons, pour s’assurer qu’il n'y a personne, regardent sous les lits et arrivent au grenier. Il y a là un tas d’objets, ils mettent tout sens dessus-dessous et ne trouvent rien. Ils aperçoivent la sous-pente, un allemand monte sur la chaise qui se trouve là, braque sa torche et découvre mon frère camouflé.
- Komm hier (viens ici).
Mon frère descend de sa cachette, reçoit un bon coup de pied aux fesses, des coups de crosse, ils lui font descendre l'escalier et le conduisent dans la rue. Mon frère a été raflé.
Les hommes, à partir de dix-sept ou dix-huit ans, sont regroupés dans la rue, puis emmenés dans la cour de l'école Saint-Michel, lieu approprié car entouré de maisons et de hauts murs, nul ne peut s'en échapper. La salle du réfectoire est réquisitionnée pour les interrogatoires, les religieuses sont enfermées dans la cuisine et la salle à manger.
Plus d'une centaine d'hommes très angoissés attendent leur tour pour être interrogés. Deux gendarmes français de la brigade de Concarneau sont présents, on ignore leurs rôles. Les interrogatoires sont menés par des hommes de la Gestapo. Les chefs des Kommandanturen de Trégunc et de Concarneau sont également présents.


 23 mai, 15 heures

Les hommes attendent toujours. Les interrogatoires continuent. Certains hommes sont enfermés dans une salle de classe. A 16 heures, le bourg est toujours encerclé.

23 mai, 16 heures 30

Des camions militaires se placent devant l'entrée de l'école. Dehors, cent cinquante personnes environ attendent, ce sont les épouses, les frères, les sœurs et les mères. Beaucoup pleurent, car on ne sait ce qu'il va advenir des hommes.
Plusieurs femmes essaient de voir M. Normand, le maire de Trégunc, enfermé dans son bureau en compagnie du Feld Kommandant, chef des opérations. Hélas M. Normand ne veut pas les recevoir, ni même communiquer.

23 mai, 17 heures 15

Les Allemands commencent à relâcher des hommes, une cinquantaine d'abord. C'est la joie pour leurs épouses. Je donne le bras à ma mère qui n'arrête pas de pleurer, surtout depuis qu'à la mairie elle a été éconduite par M. Normand. D'autres hommes continuent à sortir de l'école, ceux-ci sont les plus âgés.

23 mai, 18 heures

Les chauffeurs des camions démarrent les moteurs. On sent qu'il va se passer quelque chose de dramatique. Une vingtaine de soldats sort de l'école et, avec leur fusil, fait reculer la foule. On ne verra pas grand-chose. Les prisonniers sont embarqués dans les camions bâchés, le silence s'abat sur la foule. Plusieurs jeunes Tréguncois partent. Un autre camion plus petit s'approche et quatre hommes menottés montent à bord : on saura plus tard qu'ils faisaient partie de la Résistance. Les Allemands ont fait coup double, ils ont trouvé quelques résistants et en même temps raflé des jeunes pour les envoyer en Allemagne travailler dans les usines, parmi eux, mon frère aîné âgé de  dix-huit ans.
Les raflés sont envoyés directement à Quimper, à l'école Saint-Charles transformée en prison et, de là, un train les conduira jusqu'en Allemagne. Mon frère arrive à Erfurt et travaille dans une usine d'armement. Nous ne recevrons aucune nouvelle de sa part. A son retour à Trégunc en 1945, à la fin de guerre, il raconte : il a subi plusieurs bombardements de l'aviation alliée, il s'est évadé deux fois et a été repris à chaque fois.
Lors de cette rafle, quatre déportés politiques de Trégunc sont également arrêtés le 23 mai 1944. Ils font partie de la Résistance et subissent un traitement plus dur que les autres, certains sont torturés. Ils sont envoyés en Allemagne dans les camps de concentration de Dachau, Buchenwald, Neuengamme, Auschwitz-Birkenau. Ils reviendront en 1945, très amaigris, malades, et mettront beaucoup de temps à se remettre.
Sur les six déportés politiques originaires de Trégunc, un seul n’est pas revenu. Il était l'un des chefs de la Résistance de l'Orne en Normandie, c'était mon oncle, Jean Sellin. Il a été interné à Buchenwald mais, hélas, étant encore agonisant, il sera passé au four crématoire ; summum de la cruauté, on a obligé son meilleur ami à le jeter dedans. Après la guerre, cet ami deviendra le tuteur de ses deux enfants, mes deux cousins, dont Pierre Sellin, célèbre trompettiste tréguncois.
Une autre rafle intervient trois mois plus tard, le 7 août 1944, veille de la libération de Trégunc. Les Allemands ont creusé des fosses dans la pinède près du bourg. On apprendra plus tard que ces fosses étaient destinées à recevoir les corps des hommes raflés et enfermés dans le grenier de l’école publique des filles.

L'école publique des filles occupée par l'armée allemande,
un mirador installé sur la toiture (dessin Léon Le Gall)

 Les Allemands savent que la fin de la guerre et la défaite sont proches, ils ont ordre de fusiller les prisonniers. Mon second frère, Jean, est capturé ce jour-là, j’ai quatorze ans et j’en réchappe.
Mais la débâcle de la section allemande se précipite par l’attaque meurtrière, par la Résistance, de leur convoi à Kernaourlan sur la commune de Nizon. Les soldats quittent à la hâte l’école pour aller se réfugier au Cabellou. Il est 16 heures environ, les raflés sont libérés par les gens du bourg.
Après la guerre, M. Normand est jugé et condamné à vingt ans d’indignité nationale. Constitue le crime d'indignité nationale le fait d'avoir postérieurement au 16 juin 1940, soit sciemment apporté en France ou à l'étranger une aide directe ou indirecte à l'Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l'unité de la Nation ou à la liberté des Français, ou à l'égalité entre ceux-ci (ordonnance du 26 décembre 1944). Ce chef d'accusation n'est plus utilisé à la suite de la loi d'amnistie de 1951.

Robert Sellin


Liste des déportés du travail originaires de Trégunc établie par la mairie le 30 septembre 1945 : BELLEC Joseph, BEUX Jean, BOURHIS André, CARADEC Pierre, CARIOU Louis, DERVOUT Raymond, GOURLAOUEN Alain, HERLÉDAN Albert, HERLÉDAN Pierre, LANCIEN Francis, LANCIEN René, LANCIEN Yvon, LE DÉ André, NICOLAS Pierre, PIRIOU André, SELLIN Louis, SELLIN Marcel, TRÉGUIER Henri.

Le STO
Pendant l’occupation de la France par l’Allemagne, le service du travail obligatoire (STO) est instauré pour réquisitionner et transférer des centaines de milliers de travailleurs français vers l’Allemagne afin de participer à l’effort de guerre allemand dans les usines, les fermes ou les transports. Les personnes réquisitionnées contre leur gré sont hébergées dans des camps de travailleurs implantés en Allemagne.
Le STO est d’abord basé sur le volontariat qui s’avère insuffisant au regard des Allemands, leurs exigences deviennent de plus en plus fortes dès le mois d’août 1942.
En février 1943, Pierre Laval instaure le service obligatoire du travail (SOT) qui reviendra rapidement le STO. Équivalent du service militaire, le recrutement concerne désormais tous les jeunes gens des classes 1940 à 1942 qui ont l'obligation d’aller travailler pour l’occupant. Les exigences allemandes ne cessent de croître et les réfractaires au STO sont de plus en plus nombreux à se cacher ou à partir dans la clandestinité, pour une partie d’entre eux dans le maquis.


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