mercredi 3 mai 2017

Le naufrage de La Parfaite

Le dossier référencé B.4467 aux archives de l’amirauté de Quimper relate dans le détail la procédure criminelle contre les auteurs du pillage et de l’incendie du navire La Parfaite à Kerouini. Les 92 pièces du dossier (au moins 300 pages) pourraient servir de base à un roman, comme en témoigne le résumé qui suit.

Les extraits du dossier sont indiqués en italique, l’orthographe du document a été respectée.

La déclaration de Gilles Guillou, capitaine du navire

Le navire La Parfaite de 300 tonneaux a quitté Nantes par la rivière de Nantes fin novembre 1754 ;  dans la nuit du lundi second au mardi trois (décembre) la mer étant affreuse et les coups de vent si violents que la chaloupe de navire se trouva désaisie dessus le pont et au moment de l'arrêter sur le pont le sieur Pierre Le Ray second capitaine aurait eu le malheur d'être écrasé entre la potence et la chaloupe sans connaissance de vie et fut jeté à la mer le lendemain au soir avec les cérémonies ordinaires ; le dit sieur Guillou depuis ce temps ayant soutenu la mer pour tacher de faire la route pour le lieu de sa destination.
Le 9 au soir, les marins souhaitaient relacher dans l'endroit où ils auraient pu atterrer .
Suite à l'agitation de la mer et la tourmente du vent, sans pouvoir tenir voile à environ minuit le navire a eu le malheur de démater de son mat de misaine qui en tombant cassa la seconde ancre et fit ouvrir le navire une heure après minuit il eut aussi le malheur de démater de son grand mat et de perdre plusieurs vergues et barriques d'eau qui étaient sur le pont ; le dit sieur Guillou voyant le délabrement de son navire aurait continué sa route pour la cote de Bretagne toujours vent arrière avec un mat de hune qu'il mit devant pour servir à porter une voile aussi de faire gouverner le navire.
Dans les jours qui suivirent le bateau subit encore de nombreuses avaries. Dans la nuit du 13 au 14 le capitaine fit tirer six coups de canon de distance en distance pour avoir les pilotes afin qu'au jour il eut pu entrer dans quelque port voisin. Il essaya de mouiller sous le vent d'une isle qu'il ne put reconnaître avec certitude (probablement une île des Glénan). Mais le câble cassa et le navire dériva dans le fond de la cote de la paroisse de Trégunc sans pouvoir faire voile il eut le malheur de s'échouer dans une anse de sable près le village de Querouiny en la paroisse de Trégunc. Le 14 au matin, le capitaine et son équipage quittèrent le navire à marée basse. La nuit suivante le navire fut pillé et quelques malheureux que l'on n'a pu connaître ont mis le feu, ce qui a fait que la mer ayant plus de prise a mis le navire en quatre pièces. Près de deux cents personnes auraient participé au pillage.

Carte Cassini(XVIIIe siècle), situation de la plage de Kerouini,
lieu du naufrage de La Parfaite


Les monitoires

La recherche des pilleurs commença par les monitoires. Les monitoires sont les lettres du juge d'Église, généralement un évêque, qui avertissent les fidèles d'avoir, sous peines ecclésiastiques (excommunication), à révéler au procureur ce qui peut éclairer la justice sur certains faits criminels. Ces appels à témoins sont lus aux prônes dans les paroisses concernées trois dimanches ou fêtes consécutifs.
L'écuyer Noël Jean Baptiste Gouesnou, sieur de Keraval, avocat au Parlement, substitut du procureur du roi, demande par ordonnance la mise en place de monitoires à la suite de vol, incendie, mais aussi du fait que des particuliers ont acheté à la côte et ailleurs des effets volés provenant de ce navire. Auguste François Annibal de Farcy de Cuillé, évêque de Quimper, comte de Cornouaille, conseiller du Roi, rédige ces monitoires et les adresse aux recteurs de Trégunc* et des paroisses voisines.
Ils furent lus aux prônes en décembre 1754 et janvier 1755. Les noms des paroissiens de Trégunc en ayant eu connaissance ont été reportés sur une feuille.

L'ordonnance du 30 décembre 1754

Noël Jean Baptiste Gouesnou, suite à la déclaration du capitaine Guillou et d'autres personnes (non citées) concernant l'incendie du navire, requiert que les nommés Yves Maurice Campin, cordonnier et aubergiste, et Cariou, mendiant journalier, tous deux de la paroisse de Trégunc proche Saint Philibert soient pris et appréhendés au corps et constitués prisonniers dans les prisons de cette ville (Quimper) pour être ouys et interrogés et répondre à mes conclusions.

L'interrogatoire d'Yves Cariou

Yves Cariou est arrêté le 31 décembre 1754. Il nie les faits malgré les différentes marques de brûlures sur tout le visage et à la gorge, aux mains et à un pied.
Le procès-verbal des chirurgiens Lozach et Devigne atteste que les brûlures paraissent avoir été occasionnées par des matières grasses et huileuses enflammées.
Yves Cariou est décédé dans les geôles et prisons de Quimper et inhumé dans le cimetière de Saint-Nicolas de cette ville le 28 juin 1758, avant d'avoir été jugé.

Les arrestations

Quelques jours après le naufrage, cent trente-cinq pilleurs, receleurs ou simples témoins furent interrogés par les représentants de l'amirauté, une vingtaine furent arrêtés.
L'arrestation d'Yves Maurice
Yves Maurice dit Campin, aubergiste et cordonnier à Saint-Philibert, se sentant recherché, se cacha pendant plus d'un an. Il fut arrêté, par dénonciation, en arrivant chez lui en pleine nuit le 27 février 1756 ; certains avaient en effet remarqué qu'il revenait parfois la nuit dans son auberge. Sur le procès-verbal de son arrestation, on note une halte à Concarneau chez Guillaume Bolloré débitant en vin où nous avons fait donner à manger au dit Maurice. Après quoi il fut conduit en prison à Quimper où il fut mis à la garde du geôlier.
Yves Maurice est né à La Motte en Trégunc le 14 mars 1725 et s'est marié avec Corentine Le Dervout le 23 octobre 1748 à Trégunc. Ils avaient quatre enfants dont Louis, né le 12 septembre 1756. Louis a donc été conçu pendant la cavale de son père.

La comparution de Corentine Le Dervout

Une note dans le dossier précise : l'an mil sept cent cinquante six le douzième jour du mois de juillet avant midi est comparue Corentine Le Dervout femme d'Yves Maurice en présence de Guillaume Furic demeurant au lieu-dit Paradis. Ce dernier, l'un des accusateurs, devait de l'argent à Yves Maurice. Il est précisé que, devant le notaire royal Robert, il a payé et compté à la dite Corentine Le Dervout la somme de sept livres seize sols qu'elle a pris et emporté en promettant acquit. Corentine Le Dervout est décédée à Saint-Philibert en 1796 à l'âge de 78 ans.

Les réaggraves

Les réaggraves sont de nouveaux appels à révélation lorsque les monitoires n'ont pas eu l'effet escompté.
Les réaggraves ont été demandés par François Joseph Marie de Guernaffle, procureur au siège royal de l'amirauté de Quimper, afin de parvenir à la révélation et connaissance des acteurs des dits incendie, vols, pillages, achats et partages des effets et marchandises provenant du dit navire.
Ces réaggraves ont été signés le 7 juillet 1757 par René Descongnets, docteur en théologie de la faculté de Paris, chanoine vicaire général, official de Quimper. Ils sont adressés aux recteurs de Trégunc et des plus proches paroisses. Il est précisé nous vous demandons que nous excommunions et que vous déclariez excommuniés tous ceux et celles qui par malice ou opiniâtreté et sans quelques raisons de droit qui les en dispense ayant pu ou du se présenter à la dite publication ont manqué de le faire, nous demandons de plus que si par l'espace de six jours après la lecture du présent ils demeurent dans le silence nous les agraverons et par l'espace de six autres jours ils demeurent obstinés et contumaces nous les excommunions, agravons et réagravons.
L'official est le juge ecclésiastique auquel l'évêque délègue le droit de rendre la justice à sa place.
Il est indiqué sur le certificat de la publication de ces réagraves établi par le recteur de Trégunc que personne ne s'est présentée pour aller en avant.

Note personnelle : on peut en conclure qu'il n'y a pas eu délation dans la paroisse de Trégunc suite à ces réaggraves.

L'enquête

L'enquête dura quatre ans. Cent cinquante-trois témoins furent interrogés, la plupart en breton. Une vingtaine de prévenus chargés par les informations d'avoir pillés et volés des effets provenant du navire seront assignés à comparaître en personne pour être ouis et interrogés sur les faits. Plusieurs de ceux-ci décédèrent dans la prison de Quimper avant d'avoir été jugés dont Marie Goas, Françoise Guillou, Corentine Rémond, Guillaume Kernével et Henri Gueguen.
Le 28 octobre 1758, Yves Maurice reproche au témoin Yves Robigon d'être son débiteur il y a plus de six ans de cinquante deux sols pour une paire de souliers que l'accusé a fourni à un de ses enfants et avoir remonté une autre paire au témoin. Yves Robigon soutient à l'accusé ne l'y rien devoir, l'ayant toujours payé quand il a travaillé pour lui.

L'interrogatoire sur la sellette d'Yves Maurice

La sellette est petit siège bas sur lequel on fait asseoir les accusés pour les interroger.
Le 10 novembre 1758, avant la sentence, Yves Maurice cordonnier de profession âgé de trente trois ans demeurant avant sa détention à St Philibert paroisse de Trégunc, yeux gris, cheveux et barbe noirs, boiteux de la jambe droite, est interrogé et conteste avoir entré dans le dit navire et ne s'y être trouvé dans le temps de l'incendie.

La sentence à l'égard d'Yves Maurice

Le 10 novembre 1758 a été prononcée la sentence définitive portante condamnation de mort contre Yves Maurice.
Le Siège a déclaré le dit Yves Maurice atteint et convaincu d'avoir fortuitement et nuitamment entré dans le navire
La Parfaite de Nantes échoué à la cote de Trégunc dans la nuit du quatorze au quinze décembre mil sept cent cinquante quatre et d'être l'auteur de l'incendie du navire et sa cargaison, pour réparation de quoi le condamne d'être pendu et étranglé jusqu'à extermination de vie à une potence qui sera dressée à la cote de Trégunc proche de l'endroit de l'échouement et de l'incendie du dit navire et l'a aussi condamné de cent livres d'amende et aux dépens. Le Siège précise ensuite les noms de 15 personnes (hommes et femmes), celles-ci chargées par les informations d'avoir pillé et volé des effets provenant du dit navire seront assignées à comparaître en personne pour être ouis et interrogées sur les faits résultant des charges et informations et autres sur lesquels le procureur du Roy voudra les faire entendre.
Yves Maurice fera appel auprès du Parlement de Bretagne siégeant à Rennes. Le 10 septembre 1759, la Cour confir-mera la sentence.

La pendaison d'Yves Maurice

Yves Maurice sera pendu le 18 septembre 1759 en présence du recteur de Trégunc, M. Dillonnois, et de M. Vincelles, capitaine garde-côtes.
L'acte par lequel René Rannou, conseiller du Roi, lieutenant particulier du siège royal de l'amirauté de Cornouaille, atteste que l'arrêt a été exécuté et fait état de la présence d'un détachement de cent hommes armés et placés proches du lieu de l'incendie où le dit exécuteur a placé la potence ; la lecture de la sentence a été faite en français par le greffier et l'explication en breton par l'interprète. René Rannou précise : le dit Maurice a été pendu et étranglé et son cadavre est resté exposé à la potence.

Le corsaire Yves Bigot

Parmi les quinze personnes à comparaître pour vol et pillage de La Parfaite, Yves Bigot de Concarneau ne pourra se présenter : il s'était embarqué comme volontaire sur le corsaire Le Lys de Soulgoirec en 1756, ce navire fut pris par les Anglais. En 1759, Yves Bigot était dans les prisons d'Angleterre.

Commentaires reportés dans les archives des amirautés de Morlaix et de Quimper

Le supplice d'Yves Maurice produisit vraisemblablement une certaine impression : pendant une dizaine d'années les pillages furent moins fréquents ; mais cette condamnation semble avoir épuisé les réserves de sévérité de l'amirauté de Cornouaille. Le tribunal ne prononça plus contre les pilleurs d'épaves que des peines presque dérisoires.

Notes personnelles : Yves Cariou a très probablement été brûlé lors de l'incendie, mais a-t-il été l'incendiaire ? Yves Maurice boitait et, du fait de son handicap, il a pu sortir le dernier du bateau en flammes. Deux de ses accusateurs lui devaient de l'argent. On peut douter de sa participation à l'incendie.
Le navire était après le naufrage en très mauvais état, il n'y a pas eu mort d'homme et le pillage s'est limité principalement à des tissus. La sentence semble sévère, il fallait sans doute faire un exemple.

* A l'époque du naufrage, la paroisse de Saint-Philibert n'existait pas, elle a été créée le 25 février 1946.

Pierre Moutel

La plage de Kerouini


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