mardi 16 août 2016

Cueilleur de pioka à Pouldohan en 1961

Pendant des siècles, les Bretons ont ramassé et récolté du goémon 1. Il y a des ramasseurs de goémon lors des tempêtes pour amender les terres et d'autres pour la fabrication de soude ou d’iode à l’usine de Penloc’h. La récolte des algues est aujourd’hui professionnalisée, les goémoniers utilisent des bateaux équipés de grues avec un outil en bout de flèche appelé scoubidou. La production est concentrée principalement dans le Finistère-Nord, Lanildut est le premier port d’Europe avec 35 000 tonnes de goémon débarquées par an.

Mais le sujet que je souhaite évoquer est la cueillette du pioka 2 lors des grandes marées à Pouldohan dans les années 1960.
Dans le jargon des cueilleurs de goémon, il y a plusieurs dénominations des algues. Le travail le plus intéressant et aussi le plus éprouvant est la cueillette du pioka appelé aussi bezhin bihan (petit goémon) gwenn (blanc) ou bezhin ru (goémon rouge). C’est un goémon comestible de 10 cm environ, en général frisé, de couleur variable, il peut être blanc, rouge ou vert (ne pas confondre avec les algues vertes). Son nom de code est E407 et la cueillette se fait de mai à octobre, principalement lors des grandes marées.
Le pioka

Cueilleur de pioka en 1961

Pour effectuer ce travail, il faut être jeune pour crapahuter entre les rochers rendus glissants par la présence des algues. Être également dynamique car le temps est compté pendant la période de basse mer où ce liken est accessible, en général entre deux à trois heures par jour de travail intense et sportif. On ne peut cueillir qu’une petite quantité pour éviter de chuter avec une charge trop lourde, ensuite l’apporter dans le sac en toile de jute (sac à pommes de terre) vers le rivage qui se trouve à une centaine de mètres du lieu de récolte.
Le sac contient environ une vingtaine de kilos de pioka mouillé.
La présence de ce goémon est toujours très éloignée du rivage, dans une zone non découverte par une marée normale. La cueillette se fait donc pendant quatre jours lors des grandes marées avec un coefficient supérieur à 90.
Le jour de la plus forte marée, trois sacs sont généralement remplis et transportés au centre de stockage, à pied, avec un vélo utilisé comme remorque : un sac est mis sur le porte-bagages arrière, un sac sur le guidon, un autre sur le cadre du vélo, donc pas de possibilité de pédaler, la place étant prise par le troisième sac.

Le pioka sur les rochers de Beg C'hrignal à Pouldohan

Centre de stockage à Pendruc

Pour le secteur de Pouldohan, c’étaient Anne et Germain Goalec de Pendruc qui assuraient le stockage des récoltes. Les petits malins de Trégunc qui lestaient leurs sacs de goémon avec des cailloux afin d’augmenter leur gain étaient rapidement débusqués, réprimandés par Anne Goalec, et très surveillés lors de la livraison suivante.
En 1961, le kilo de pioka était rémunéré 35 anciens francs (100 anciens francs = 1 nouveau franc, par comparaison la baguette de pain coûtait 15 anciens francs). Le produit de la vente sur une marée de 4 jours, environ 10 heures de travail,  se situait entre 5000 et 6000 anciens francs, un argent de poche très apprécié des jeunes lycéens que nous étions (le nouveau franc entra en vigueur le 1er janvier 1960, mais en 1961 et bien plus tard, nous comptions toujours en anciens francs).
 Le dernier jour de la récolte, un camion venait chercher le goémon pour l’acheminer vers une usine de transformation. Plusieurs usines existaient dans le nord du Finistère (Lannilis, Landerneau), dans les Côtes-du-Nord (Côtes d’Armor aujourd’hui) et en Normandie.
Ces algues sont utilisées notamment dans l’industrie alimentaire comme gélifiants dans les crèmes, les yaourts, les glaces, les fromages frais, également dans l’industrie cosmétique et pharmaceutique.

A Trévignon aussi

Hélène Le Reste en 1995
De 1970 à 1995, pendant 25 ans, Hélène Le Reste de la Pointe de Trévignon est descendue sur la
grève pour cueillir le goémon.
 Une douzaine de familles déposaient chaque jour chez Hélène entre 2 et 4 tonnes d’algues. Une entreprise de Plouescat récupérait cette moisson.

Les algues en Bretagne en 2015

La filière bretonne représente 23 sociétés, 1000 emplois, 200 récoltants et 35 bateaux goémoniers professionnels pour 50 000 à 70 000 tonnes d’algues récoltées par an.

Maurice Tanguy


1 Goémon est un mot d’origine bretonne (goumon ou gwemon ou bezhin) ; le mot varech est d’origine scandinave (épave) et désigne les algues laissées sur la plage à marée basse.
2 Pioka est un mot breton pour désigner un goémon comestible (chondrus crispus).



Chondrus crispus ou Carragheen

Cette algue rouge, de la famille des gigartinacées, a un thalle dressé de 7 à 15 cm qui se divise par dichotomie en fourche, de façon très variable. Le thalle est l'appareil végétatif des algues en particulier, mais également des lichens et des champignons. Une algue ne possède ni racine, ni tige, ni feuille et ne produit ni  fleur ni fruit. Les lanières peuvent être soit aplaties et très larges, soit étroites et longilignes avec souvent des reflets bleutés aux extrémités dans l’eau. Sa couleur varie du rouge brun foncé au violacé et peut devenir partiellement jaune pâle dans les endroits exposés à la lumière. C'est une algue pérennante (qui vit plus d'une année), fertile une très grande partie de l'année. Les organes reproducteurs sont de petits renflements antérieurs, habituellement sur une seule face.

Chondrus crispus est commun dans la partie haute de l'estran. Il accepte les variations de salinité et peut former des gazons denses (jusqu’à 5 kg/m2).
Utilisée depuis plus de 1000 ans dans l’alimentation humaine, elle fait l’objet de recherches intensives notamment pour sa culture. Récoltée de mai à octobre, on en extrait le carraghénane (ou carraghénine), utilisé en pharmacologie, mais surtout comme gélifiant dans l’industrie alimentaire : agent d’épaississement et de stabilisation (code E407), on le retrouve dans les coulis, mousses, gelées... Cet additif est une fibre végétale soluble dans l'eau qui n'apporte pas de calories.

Chondrus crispus se décline sur les côtes bretonnes en plus de quinze appellations. Citons-en quelques-unes : lichen ou liken, pioka ou pioca, bouchounou, teil picot, choucroute de la mer, varech frisé etc. ; il est aussi communément appelé mousse d’Irlande et carraghenn du nom d’un village irlandais qui viendrait du gaélique carraig, rocher et gheen, aux cheveux rouges.

Nathalie Delliou


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