vendredi 8 juillet 2016

Pendruc occupé

Herbes douces et embruns salés



Elle se souvient, Germaine, elle se souvient bien de leur arrivée fracassante dans son atelier à la conserverie de Concarneau. Ils portaient des armes qu'elle ne connaissait pas encore. Puis Germaine et ses amies badigeonnèrent de bleu les vitres et les ampoules pour que la lumière ne soit plus visible du ciel. Il faisait chaud. C’était en juillet 1940.
Elle se souvient bien, Germaine. Elle était là, aussi, sur le bord de la route avec les autres. Elle les a vus arriver à cheval et en camions pour se diriger vers la Pointe de la Jument où ils se mirent à construire leurs baraques à côté de Beg ar Biou, près de la grosse butte de terre, ainsi que dans le champ qui est juste derrière.

Étrangement, cette année-là, les pommes de terre sont envahies par les doryphores, alliés évidents des nouveaux arrivants. En attendant que leurs baraques soient habitables, les Allemands sont logés à Pendruc chez Guyader, Pelleter, Saux et certainement ailleurs. Enfin quoi, ils réquisitionnent les chambres, là où il y en a.

Ils ne sont pas trop méchants, les premiers Allemands arrivés à la Pointe de la Jument, ils sont même assez corrects. Cependant, du Loc’h Ven au Loc’h Roz, ils enfouissent des centaines de mines mortelles dans la terre et le sable du rivage et interdisent fermement à tous les gens de Pendruc de pénétrer dans leur champ touchant les dunes et les pâtures du littoral.

Bien avant l’interdiction, la mère et la tante de Germaine avaient planté des pommes de terre dans le champ de Louzouarn près du rivage de Porzh Ginan. Un Allemand les accompagne quand elles doivent en arracher. Il reste là, près d’elles, surveillant les abords comme pour les protéger. Cet Allemand-là fait la même chose pour les parents de Maryvonne. Mieux, il lui arrive même de donner du pain. A Pendruc, tous l’appellent La Pipe car, du matin au soir, il tient toujours serrée entre les dents une grosse bouffarde sur laquelle il tire de courtes bouffées pour faire durer plus longuement le plaisir du tabac. Grâce à la bienveillance du soldat La Pipe, le père de Germaine part quand même en mer avec sa plate, tout comme Fanch Cloarec, Pierre Guillou, Pierre Dizet et Jos Garrec. Germaine connaît mal les grades, et encore moins ceux des Allemands, mais elle sait que c’est un brave homme respecté aussi des autres soldats.

En 1943, mariée à un gars de Douric-ar-Zin, Germaine, rayonnante, attend un enfant. Mais elle est inquiétée par le va-et-vient d’une cinquantaine d'ouvriers dont certains ne parlent ni breton ni français. Logeant dans les écoles de Trégunc, ces hommes que l’on appelle Todt sont transportés par camions jusqu’à Pendruc pour piocher la roche et le sable de Tachen Vian, la belle dune recouverte d’une herbe si douce.

Tachen Vian lui appartient, à elle, Germaine, et à tous les gens de Pendruc. C'est une petite pâture bien verte, qui est à la fois lieu de séchage, de brûlage du goémon et de terrain de jeux pour les enfants. Germaine y parvient par le chemin qui part du hameau, près de la maison des parents de Louise, ou bien par celui de Porzh Ginan. Ah, qu’elle était bien, dans ce petit coin de Tachen Vian.
Habituée au sel des embruns, l’herbe tendre reste, distante cependant des rochers arrondis qui, sans cesse, paraissent et disparaissent avec la vague et le ressac d’une eau trop salée. En hiver, Germaine vient contempler son Tachen Vian, alors paré d’un manteau blanc fait de l’écume poussée par le vent quand la mer est fâchée. Au milieu des roches, un pèlerin sculpté par la mer et le vent, semble vouloir plonger dans la petite crique avant que le flot ne soit trop retiré.

Tachen vian : Emplacement de batteries allemandes
 et derrière le mur en pierre, le blockhaus

Au-delà du pèlerin, les îles Glénan promettent à Germaine un soleil généreux quand elles se distinguent franchement sur la ligne d’horizon. Plus à gauche, la silhouette gris foncé du château de Trévignon se découpe sur le ciel clair et bleuté du large. 

De Tachen Vian, Germaine longe la côte vers la Pointe de la Jument par le sentier bordé de bruyères, de chardons, d’ajoncs et de genêts entre lesquels se faufilent les ronces offrant aux enfants les plus hardis de petites mûres noircies par le soleil.

Elle remarque bien, Germaine, que le ciment que remuent les Todt sert à construire des sortes d’abris à moitié enterrés dans le Tachen Vian. On raconte que, de ces casemates, deux mitrailleuses au moins et un canon peut-être surveilleraient les bateaux en mer, mais Germaine ne pousse jamais la curiosité d’aller les voir de plus près ou demander ce qu’ils veulent en faire.

En décembre 1943, Germaine approche du terme de sa grossesse. Elle s’active chez elle, préparant l’arrivée de son enfant quand, soudain, des vrombissements d’avions sont rapidement suivis de mitrailles intermittentes. Alors ce vendredi 17 décembre, tous, petits et grands, juchés sur le haut du petit tertre de Tachen Lae, ne perdent rien des voltiges et des piqués menés par des avions anglais sur un petit navire allemand mouillant à la Pointe de la Jument.

Dans sa maison, Germaine met au monde une petite Georgette pendant le combat. L’enfant ne sera déclarée en mairie que quelques jours plus tard, tant et si bien que personne ne sera capable de donner l’heure exacte à laquelle Georgette vit le jour.

Durant la guerre, Germaine continue de travailler à Concarneau. Elle s’y rend à pied avec la grand-mère de Marie-France et Louise, Anne, Odette, ses voisines, en passant par Pouldohan et le barrage du Moulin Mer. Les Allemands, sans cesse, inspectent les moindres recoins de la conserverie craignant qu’il ne s’y projette, là aussi, des intentions subversives.

Depuis leur arrivée, les soldats allemands se ravitaillent dans les fermes de Trégunc mais, les mois passant, les produits deviennent de plus en plus rares. Germaine aperçoit des Allemands exaspérés fouiller les maisons à la recherche d’œufs, de beurre ou toute autre nourriture qu’on rechigne à leur vendre.


Les mines menacent le littoral de Pendruc et font payer de leur vie les plus téméraires, comme le père Jean Dizet de Lambell qui, décidé à rejoindre sa plate en passant à travers champ, saute sur une saleté qui est enfouie dans la dune (28 août 1944). La famille et les amis doivent faire appel aux prisonniers allemands qui, munis d’un plan, dégagent le corps du malheureux. Quel choc pour Germaine d’apprendre la mort de Francis, un fils Richard de Kerlaeren ! Il avait pourtant l’habitude de franchir le gué du Loc’h Ven, tout près de la dune qui borde le rivage, le seul passage qui permette de joindre Pendruc à Kerlaeren. Mais ce jour-là, 5 septembre 1944, il mène sa carriole trop près de la mine qui lui fauche la vie.

De grandes frayeurs envahissent Germaine quand elle aperçoit la mère de Fine traverser maintes fois les zones minées qui sont pourtant délimitées par des fils de fer barbelés. C’est un vrai miracle que ses pas ne déclenchent aucune mise à feu.

Puis les Allemands deviennent méfiants, moins tolérants, plus méchants. Ils ne commandent plus rien depuis le mois d’août 1944 mais beaucoup resteront encore de longs mois pour retirer ces mines qu’ils avaient si bien enterrées et que la paix rendait plus félonnes.

Un triste jour, le 18 février 1945, une déflagration retentit sur le village de Pendruc. Germaine accourt, comme tout le monde. Un attroupement la guide vers la maison de Pajolec où habite la famille Michelet. Ce sang sur le sol, sous le lit, c’est affreux. On a apporté là le corps du fils, Jean-Paul, et celui du malheureux Jean Guyader qui voulurent extraire une mine. Hélas, ils ne se méfièrent pas assez de celle qui était sous leurs pieds et qui les tua cruellement. Le premier avait quinze ans, le second dix-huit, pauvres enfants, pauvres parents.



Des prisonniers allemands et des volontaires français encadrés par des spécialistes auront raison de ces mines mortelles.

Puis l’intérêt ordonne de vendre Tachen Vian aux mieux-offrant. Tachen Vian, autrefois, assemblage harmonieux de petites parcelles privées jamais clôturées, ancienne pâture commune, si belle, confisquée aux enfants.

Maintenant, pour son grand bonheur, Germaine peut promener sa petite Georgette sur les dunes, mais avec un petit pincement au cœur car plus jamais son Tachen Vian ne sera son joli coin vert à l’herbe si douce où elle pouvait rêver en contemplant la mer.

André Jary

Née en 1922, Germaine Le Dé est décédée en décembre 2010. Ce récit a été réalisé à partir du témoignage de Germaine Le Dé recueilli par Charles Le Roux en 2003.

NDLR : Trégunc a été libérée le 8 août 1944. Le déminage de la côte a été réalisé entre autres par les prisonniers allemands regroupés au château de Trévignon. Nous avons précisé certaines dates que n'avait pas indiquées Germaine Le Dé.


Aucun commentaire: