samedi 19 mars 2016

Huit Mariages à Trégunc en 1910

L'Ouest-Eclair du 7/7/1910
Dans les conserveries concarnoises, 1909 se termine sur fond de conflit lié au sertissage à la machine des boîtes de sardines. Près de 600 soudeurs de boîtes vont perdre leur emploi. Plus de 500 militaires interviennent afin d’éviter que les soudeurs ne cassent toutes les machines.

L’année 1910 commence très mal : depuis début janvier, d'importantes inondations sévissent partout en France y compris à Trégunc. A Paris, le Zouave du Pont de l’Alma a de l’eau jusqu’à la tête. A Riec-sur-Belon, un enfant de 10 ans est tué par la chute d’un pin.

C’est la période ou seize de nos enfants ont choisi de convoler en justes noces, le 26 janvier 1910. Cette date a été programmée depuis plusieurs mois, la plupart des mariés sont marins-pêcheurs et pratiquent la pêche à la sardine à Concarneau, ou la petite pêche côtière à Trégunc. C’est la période creuse d’hiver où presque rien ne rentre dans les filets ni dans les casiers et moins encore à cause de ce mauvais temps. C’est également la saison morte pour l’agriculture. La plupart de ces marins épousent des cultivatrices, par affinité certes, mais il faut également assurer la survie alimentaire car la sardine a quitté les côtes de Trégunc depuis 1902, elle ne reviendra qu’en 1914.

Les dates de mariage sont imposées aux heureux élus, en dehors des fêtes religieuses, par le tout puissant clergé de cette époque, notamment par le recteur Yves Grall1, réputé curé de choc lors de la séparation de l’Église et de l’État en 1905.

Avant de concrétiser tous ces mariages, il a fallu des négociations serrées entre les parents des futurs époux, surtout lorsque l’on avait quelques biens et des terres. La vazhvalanez (la marieuse ou l’entremetteuse) avait au préalable préparé le terrain, parfois depuis plusieurs années, pour que ces jeunes gens se rencontrent d’abord aux fêtes locales (pardons de Trégunc, Kerven et Saint-Philibert), aux fêtes de l’aire à battre nouvelle (leur nev) et ensuite chez leurs beaux-parents respectifs. Lorsque le prétendant déposait le bouquet de genêt (banal) devant la maison de la nouvelle mariée, le mariage était pratiquement acquis.

Mariages en série

Enfin, le mercredi 26 janvier, c’est le grand jour : « mariages en série à Trégunc ». Marc Quentel, maire de Trégunc depuis décembre 1899, s’est levé de bonne heure, il se présente à la mairie de la rue de Pont-Aven pour exercer son rôle d’officier de l’État civil. A partir de 8 heures du matin, et jusqu’à 10 heures, il va unir un couple tous les quarts d’heure. Six mariés sont marins, tous les mariés sont des fils de marins. Pour certains, le contrat de mariage a été établi par Me Schang, notaire à Trégunc.
• 8 h : Dagorn Jean-Marie, marin, 25 ans, de Croissant-Kerlary2 et Bolou Marie-Josèphe, cultivatrice, 20 ans, de Kerpaul
• 8 h15 : Coriou Pierre3, forgeron, 27 ans, du bourg et Glémarec Mélanie, couturière, 21 ans, de Roudouïc ;
• 8 h 30 : Sancéo Jean-Pierre, cultivateur, 28 ans, de Bod-Quélen et Guiban Jeanne, couturière, 20 ans, du Lin en Beuzec-Conq
• 8 h 45 : Cadiou Joseph, marin, 27 ans, de Gouézec et  Tréguer Marie-Josèphe, cultivatrice, 23 ans, de Kerléo ;
• 9 h : Sellin Jean-Marie, marin, 26 ans, de Barous et Furic Marie-Josèphe (Marcelline)4, cultivatrice, 21 ans, de Keraoret. Le couple habitera à Croas-Voaler
• 9 h 15 : Sellin Yves5 (frère de Jean-Marie), marin, 23 ans, de Barous, et Morvézen Marie, cultivatrice, 22 ans, de Feunteun
• 9 h 30 : Le Bris François, marin, 21 ans, de Beg-Ménez (Grignallou) et Calvez Victorine, cultivatrice, 20 ans, de La Boissière ;
• 9 h 45 : Dizet François6, marin, 25 ans, de Pendruc et Guillou Marie (Annette) cultivatrice, 21 ans, de Grignallou. Le couple habite à Pouldohan.

Mariage de François Dizet et d'Annette Guillou

À l'église

Dix heures, une nuée de chars-à-bancs attelés à des chevaux enrubannés est stationnée sur la place de l’église, l’église du bourg de Trégunc est pleine à craquer de  costumes bretons aux coiffes empesées, protégées de la pluie. Le bedeau met une ferveur particulière à faire sonner les cloches. L’entrée principale de l’église est grande ouverte, le recteur Yves Grall, assisté du vicaire Joseph Goavec, reçoit les huit couples et les quatre cents invités. Les enfants de chœur habillés de blanc et de rouge, plus turbulents qu’à l'habitude, mettent plus d’ardeur dans la cérémonie en espérant obtenir des garçons d’honneur une petite pièce de cinq sous.

La noce durait deux à trois jours avec repas le midi et le soir, les convives payaient leur écot et venaient avec leurs ustensiles, notamment la cuillère en bois (se reporter au texte complet d’un mariage breton paru dans le  Ma Bro n° 5 du 30 juin 2012)
En cette année 1910, le 12 janvier, les savants annoncent qu’une grande comète s’approche de la terre. La comète de Halley apparaît du 19 au 21 mai et une grande frayeur s’empare de la population. Les marins ont rentré leurs canots, les chiens hurlent à la mort, les volets restent fermés, personne n’ose sortir en soirée, c’est la fin du monde ! La troisième nuit, les « survivants » se retrouvent sur la plage pour admirer la belle chevelure de la comète dans le ciel de mai. La découverte de cette comète date de 240 av. JC, c’est un spectacle qui se reproduit tous les 76 ans (un passage a eu lieu le 8 mars 1986 et le prochain est prévu le 29 juillet 2061.

En 1910, la population de Trégunc est de 4900 habitants ; 175 naissances, 90 décès et 48 mariages ont été célébrés. 10 mariages collectifs ont eu lieu, notamment les plus importants : 8 le 26 janvier, 4 le 13 avril, 7 le 27 avril, 7 le 25 mai, 4 le 8 juin.
En 2013, par comparaison, 6932 habitants, 54 naissances, 82 décès et 29 mariages

Mariage de Pierre Coriou et de Mélanie Glemarec


Maurice Tanguy

1 Yves Grall a été recteur de la paroisse de Trégunc pendant 28 ans, de 1904 à 1932.
2 Uniquement le lieu-dit de naissance pour tous les mariés et mariées.
3 Pierre Coriou, 31 ans, soldat au 46e RI, tué à l’ennemi le 29/10/1914 à Vauquois-Meuse.
4 Prénom usuel entre parenthèses.
5 Yves Sellin, 31 ans, mobilisé et réformé, décède de maladie à Trégunc le 12/12/1918.
6 François Dizet, 30 ans, soldat au 118e régiment d’infanterie, est mort le 25 juin 1915 à Dernancourt dans la Somme, des suites de ses blessures. Sa fille Anna naîtra 6 mois après son décès.

Sources
- Registres d’État civil et religieux de janvier 1910 étudiés par Pierre Moutel
- Études sur la population de Trégunc d’Alain Guyvarc’h
- Matelots de Concarneau Michel Guéguin et Louis-Pierre Le Maître,
- Collections personnelles de Josette Glémarec et de la famille Coriou

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