mercredi 3 février 2016

La pêche au requin pèlerin

En 1942, en cette période d'occupation et de pénurie, à la Pointe de Trévignon, Marc Salomon eut l’idée de pêcher le requin pèlerin. Il était désireux d'en tirer quelques subsistances pour améliorer l'ordinaire. 

Dans son ouvrage Mémoires de Tréguncois, Robert Sellin raconte les péripéties de la pêche de ce marin quelque peu aventureux. Prenant exemple sur Marc Salomon, les marins de la Pointe et d'ailleurs, à partir de petits canots, intensifièrent cette pêche.



Une pêche de subsistance

Durant la seconde guerre mondiale, la chair du pèlerin remplaçait la viande difficile à trouver. Le morceau qu'on prélevait sur la joue était le meilleur, il avait une couleur superbe. Selon André Briant, on aurait dit du veau. Toujours est-il que quand on le mettait à cuire dans la gamelle, on aurait fait fuir un rat d’égout tellement ça puait.
Les gens venaient des bourgades voisines pour se ravitailler. Dans les campagnes, on échangeait des œufs et surtout du beurre contre un morceau de foie. A la fin de la guerre, les Allemands prisonniers au château de la Pointe de Trévignon devaient déminer la côte. Le soir, en rentrant, ils récupéraient quelques morceaux de pèlerin laissés sur la grève pour les manger ; les paysans récupéraient les déchets qui servaient d’engrais.
Un pèlerin de cinq tonnes (poids moyen) a un foie d'environ une tonne. Cet organe peut représenter jusqu’à 20 % du poids de l’animal. A l'époque, on extrayait en général 60 % du poids du foie en huile, une extraction poussée pouvant en donner 70 %. La quantité d'huile qu'il était possible d'obtenir d'un foie de pèlerin était comprise entre 400 et 900 litres. Le foie des femelles donnaient plus d'huile que celui des mâles.
L’huile produite à partir du foie de l’animal était jaunâtre et assez épaisse ; mélangée à de la soude caustique et de la cendre, elle donnait un savon mou de mauvaise qualité. Il avait une odeur désagréable. L'huile de pèlerin est en fait peu propice à la fabrication du savon : son indice de saponification est trop faible.
Dans la première moitié du XVIIIe siècle, en Irlande, l’huile du requin pèlerin était déjà utilisée pour l’éclairage public.
Pendant la seconde guerre mondiale, dans les environs de Trévignon, on utilisait également cette huile pour alimenter des lampes rudimentaires qui donnaient un éclairage blafard, fumant et odorant.
Ces lampes avaient l'avantage de satisfaire aux conditions du couvre-feu de l’époque. La réalisation de la lampe était aisée : dans un petit récipient, flottant sur de l'huile, une simple rondelle de bouchon traversée par un brin de laine faisant office de mèche et, au-dessus du liège, une plaque métallique empêchant le bouchon de s'enflammer. Les enfants qui fréquentaient l'école de Saint-Philibert et du bourg s’éclairaient pour faire leurs devoirs de maison avec ce tout petit lumignon.
L'huile de pèlerin était aussi utilisée pour faire la cuisine et quand on faisait des fritures avec cette huile, il fallait bien ventiler la maison. Rémy Herlédan raconte que pendant la guerre, on faisait des frites avec l’huile de pèlerin. L’odeur était telle que, même s’il faisait froid, toutes les maisons étaient ouvertes. Il se rappelle également qu'au lieu de rentrer de l’école directement à la maison, quelquefois les enfants dont il faisait partie passaient par le port pour voir la découpe des pèlerins. Dans toutes les fermes, il y avait des couteaux qui servaient à couper la masse de pommes (coutal press) lorsqu’on faisait le cidre. Ce couteau servait aussi à découper le pèlerin sur place et à bord des bateaux.
Le souvenir que j’ai, c’est de voir le port de la Pointe rouge de sang, et ça glissait partout. C’était tellement gras qu’on se cassait la figure, et nous gamins, venions chercher des vertèbres de pèlerin pour faire des roues pour nos petites voitures. Il n’y avait pas de magasins de jouets à l'époque et nous fabriquions nous-mêmes nos jouets.
Durant la seconde guerre mondiale, un quota d'huile devait revenir à l'armée d'occupation qui l’utilisait pour huiler les canons. Plus tard, l'huile était vendue à une société lorientaise et à la Société Française d'Industrie Maritime (SFIM) de Concarneau que tout le monde connaissait sous le nom Kerflaer (village puant).

Technique de pêche

Certains pèlerins ont été pêchés à la pointe du château de la Pointe de Trévignon. Au tout début, cette pêche se faisait de façon artisanale avec des harpons à main sur de petites embarcations de moins de dix mètres.
Le premier harpon était court avec un manche en bois, il servait aussi à pêcher le marsouin. Il fallait avoir une sacrée force pour l’enfoncer de quelques centimètres dans la chair du pèlerin.
La lame du harpon utilisé par Francis Richard mesure 28 cm.

Il y avait trois catégories de harponneurs : les bons, les moins bons et les mauvais. Plus tard le matériel s'est sophistiqué, il est devenu plus long et plus lourd. En ce temps de guerre, on pouvait très difficilement se procurer du fer réservé à la fabrication des armements, le pêcheur qui avait la chance de trouver un essieu de charrette le coupait en deux pour réaliser un harpon d'un poids idéal de 12 à 15 kg. Le harpon utilisé par Francis Richard mesure 1,15 m de long et pèse 5 kg (photo ci-contre). Sa hampe a été tordue de nombreuses fois sous les coups donnés par les pèlerins. La masse de 90 cm qu'on lui ajoute pèse 18 kg : ce qui fait un attirail à lancer de 23 kg pour plus de 2 m de long. Ce harpon a été fabriqué dans la forge d’Yves Jollivet à Keriquel. Clément Cornou, forgeron au bourg de Trégunc, en fabriquait également.
Les premiers harpons se composaient d'une lame, de la hampe et d'une douille qui recevait une masse pour lester l'ensemble. Quand le pêcheur s’apprêtait à harponner, il mettait un bonnet turc ou un simple cordage bouclé par un nœud plat sur la lame pour la plaquer à la hampe. Une fois le pèlerin piqué, le bonnet turc glissait sur la hampe. Tant que le harpon s’enfonçait dans la chair de l’animal, la lame restait plaquée à la hampe. Quand le poisson s’enfuyait, la lame se mettait de travers dans la chair du pèlerin et ne pouvait ressortir. Si le harpon traversait la bête, elle n’avait plus aucune chance de pouvoir s’échapper.
Une fois un pèlerin harponné, on laissait filer le bout à l’extrémité duquel on avait attaché un bidon vide qui faisait office de flotteur. On suivait le pèlerin en attendant qu’il s’épuise. Le bidon l’empêchait de plonger. On pouvait aller des Glénan à Groix en suivant le pèlerin piqué. Quand le pèlerin était épuisé, on récupérait le bidon et on tirait le pèlerin comme on pouvait. Certains pêcheurs ont passé des nuits entières à la poursuite de leur bidon et ils se sont retrouvés au petit matin devant Groix et parfois au-delà sans avoir réussi à capturer leur pèlerin. Puis la technique s'est perfectionnée. Une fois qu’on avait harponné le pèlerin, on lâchait une trentaine de mètres de filin et on raidissait la ligne. Ensuite à la force des bras, il n'y avait pas de treuils à l'époque, on ramenait la prise qui était alors amarrée le long du bateau, le ventre vers le haut, pour pouvoir inciser facilement et atteindre le foie. Parfois, seul le foie de l'animal était récupéré, les restes rejetés à la mer.
La pratique du harponnage pouvait être dangereuse. Dédé Briant raconte la mésaventure arrivée à son frère : de l'avant du bateau, les deux harponneurs avaient planté leur harpon et mon frère qui était à l’arrière dit : nom d’un chien, le second harpon n’a pas l’air d’être bien planté. Alors, il appuie à nouveau sur le manche du harpon pour l'enfoncer davantage. C’est à ce moment-là que la bête a réagi et que mon frère a reçu un coup de manche de harpon sur la tête. Je me souviens de le voir rentrer à la maison le soir, sa casquette n’arrivait pas à envelopper la grosse bosse qu’il avait sur la tête.




Une autre fois, Dédé Briant accompagnait son père à la chasse au pèlerin. Nous étions au milieu de la baie nous venions de mettre en place un équipement tout neuf. Deux harpons reliés entre eux par un filin d'acier, lui-même rattaché au bateau par un bout en chanvre. Un gros pèlerin s'approche. Nous lançons les harpons qui transpercent l'animal. Les lames se trouvaient à l’extérieur de l'autre côté de la bête. Un peu plus tard, je vais sur l’avant, je tire sur le filin et je m'écrie :
− nom d’un chien mais il est mort.
Et mon père répond :
− mort, mort, mais laisse-le, il va mourir d'ici peu. J'ai le temps d'allumer une cigarette.
Il a allumé sa cigarette, pris un petit casse-croûte, et puis il a dit :
− allez, allons-y maintenant.
La prise semble venir facilement, trop facilement ! On tire, on tire le filin. Étonnement ! Eh bien il n’y avait plus qu’un bout de filin et rien au bout.
− Ah, je dis ben oui, si tu avais voulu m’écouter, on aurait eu le pèlerin tout de suite, parce qu’il venait tout seul quand je ramenais la ligne.
Le pèlerin, comme on ne tirait pas, s’est enroulé dans le filin qui s'est coupé en passant sur la lame des harpons. On a perdu tout le matériel. C’est la dernière fois que j’ai piqué un pèlerin.
Au port de la Pointe de Trévignon, il y avait des bateaux équipés de puissants moteurs de 12 CV et d'autres équipés de moteurs Baudouin plus modestes de 5 ou 6 CV. Quand un passage de pèlerins était signalé, les pêcheurs des bateaux les plus puissants arrivaient rapidement sur les lieux de capture et choisissaient les plus gros spécimens. Les autres, sur des bateaux moins rapides, les jalousaient et, parfois, la zizanie s'installait au port.
Sur le Rien sans peine, canot de 8,60 m, François Richard et ses deux matelots ont traîné six pèlerins jusqu'au port de Concarneau. Jos et Dédé Briant ont capturé huit pèlerins le même jour. Après avoir sorti quatre tonnes de foie de ces huit pèlerins, je peux vous dire que, le soir venu, on n’avait pas envie d’aller folâtrer, plaisantait Dédé, et de poursuivre : quand on transportait le foie, il y avait de l’huile qui s’échappait. A force de passer au même endroit, le chemin devenait très glissant. Alors, on allait sur la plage toute proche, on prenait deux ou trois caisses de sable dont on saupoudrait la cale et on continuait les va-et-vient. Les jours où il y avait une forte affluence, il y avait du pèlerin partout, sur la cale, sur le sable de la plage.
Une place située à proximité du port de la Pointe de Trévignon porte le nom de Marc Salomon, premier pêcheur de pèlerins de la Pointe et membre du conseil municipal, élu en 1953 sous la mandature de Michel Naviner.

1954, retour de pêche aux pèlerins, près de la rampe du bateau de sauvetage

Jos Briant avait 14 ans quand fut ramené le premier pèlerin. Il a ensuite pratiqué cette pêche de 1945 à 1957. Gualbert Ollivier, Valère Guillou, les frères Martin, André Briant, André Berth et Jo Dizet pêchaient également le pèlerin.
Valère Guillou a pêché le dernier pèlerin à la Pointe de Trévignon en 1989. Cette pêche procurait du travail à de nombreuses personnes de la Pointe et des alentours et il y avait beaucoup d'animation au port ; il fallait une main-d'œuvre abondante pour la découpe et le transport des quartiers de requins pèlerins.

Industrialisation

La pêche artisanale s’est réduite à partir de 1960 et une pêche industrialisée lui a succédé. La Société française d'industrie maritime (SFIM) a équipé le Tom Souville, navire en bois de seize mètres de long, d'un canon lance-harpon pour la pêche au pèlerin. Ce bateau, sous le commandement de Joseph Tréguer plus connu sous le nom de Jos Kerléo, a ramené de très nombreuses prises qui ont alimenté l'usine de traitement du Poteau Vert à Concarneau.
Le requin pèlerin a alors été utilisé pour produire des compléments alimentaires, des molécules pour l'industrie pharmaceutique, des cosmétiques et du lubrifiant pour la mécanique de précision. Les restes de la bête étaient transformés en farine pour animaux. Les prises se raréfiant au fil des années, la pêche au pèlerin a été abandonnée. En 1991, le Tom Souville a rejoint le Musée à flot de Douarnenez où il a finalement été déconstruit en 2011.

Débarquement d'un pèlerin au port de Concarneau




Le requin pèlerin, grand poisson inoffensif

Le pèlerin est présent de mai à septembre sur nos côtes. Les scientifiques connaissent encore mal la nature de ses déplacements ; on sait qu’il entreprend de façon saisonnière de longs voyages, il peut parcourir plus de 3000 km en quelques mois. A la Pointe de Trévignon, les femelles arrivaient en premier et, les premières années, la pêche se pratiquait dès le mois de mars. Le plus gros passage avait lieu à Pâques et puis cela durait jusqu’à la fin du mois de mai. Puis venaient les mâles et en dernier les petits reconnaissables à leur museau allongé. Ils venaient toujours du sud, ils allaient vers le nord.
Pouvant atteindre douze mètres de long, pour une longueur moyenne de dix, le requin pèlerin est considéré comme le second plus grand poisson vivant actuellement sur la terre après le requin-baleine. Les plus gros pèlerins peuvent peser jusqu’à huit tonnes. Malgré sa taille impressionnante, il est inoffensif. C’est un mangeur de plancton dont les copépodes sont ses proies favorites. Bouche grande ouverte, nageant nonchalamment, il filtre l’eau pendant des heures.
Le requin pèlerin se déplace aussi de la surface vers le fond. Il est capable de plonger à plusieurs centaines de mètres. On suppose que ses déplacements sont guidés par la recherche de nourriture. Au printemps et en été, par mer calme, il se laisse observer quand il s'alimente en surface, son aileron et la pointe de sa queue émergeant régulièrement de l'eau. On ne sait pas vraiment où il passe l’hiver et l'on connaît peu de choses de sa reproduction. Animal discret et vulnérable, sa rencontre est toujours un moment exceptionnel. Aujourd’hui, il est interdit de commercialiser le requin pèlerin.

L'APECS, association pour l'étude et la conservation des sélaciens, créée en 1997 mène des programmes scientifiques et éducatifs pour mieux connaître et faire connaître ces espèces souvent menacées, dans une optique de conservation.

Roland Picard

Sources :
- Wikipédia
- APECS : www.asso-apecs.org
- Rémy Herlédan, André Briant, André Berth et Francis Richard
- Conférence d'Annie Péron (Marinarium de Concarneau)
- Mémoires de Tréguncois de Robert Sellin
- 4sardines.canalblog.com

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