lundi 21 septembre 2015

Un prisonnier allemand à Trévic

Mariés depuis 1942, Jean et Marie Guillou tiennent la ferme de Trévic. En 1947, la fenaison, la traite, le battage, le labourage, et bien d’autres nombreuses tâches sont rudes. Le couple aurait besoin d’un commis pour le seconder aux travaux de la ferme. 

Jean Guillou et sa petite fille Christine
 dans la ferme
La main-d’œuvre agricole est rare. Des collègues, cultivateurs comme eux, ont réussi à se faire aider par des soldats allemands retenus prisonniers à Lorient. Novembre. c’est décidé, Jean, lui aussi, ira choisir un commis à Lorient.
Il prend le car rouge de la Satos à Kerviniou. Arrivé à Lorient, il se rend au camp de prisonniers où il est dirigé vers une pièce réservée à l’engagement d’un travailleur. Les Freie Arbeiter doivent être volontaires.
Jean ouvre timidement la porte et passe la tête par son entrebâillement. Il est interrogatif. Plusieurs candidats à la vie rurale française attendent. Jean n’a pas eu à choisir. L’un des soldats allemands ayant aperçu la tête de Jean, lui lance dans un français approximatif empreint d’une intonation fort gutturale :
— Ich, Anton Panni et je aller avec celui-là.
Jean ne comprend pas. C’était à lui, le fermier, de choisir son commis ! Jean ne dit cependant rien, il signe le contrat et repart accompagné de celui qui l’avait désigné pour patron. Pourquoi avait-il accepté ce prisonnier ? Jean s’interroge mais ne trouve pas la réponse.
Jean et Anton prennent le car rouge du retour. Le commis est peu bavard, assis à côté de son nouveau patron, il n’émet que des chec…chec… que Jean interprète comme des exclamations liées au paysage.
De l’arrêt de Kerviniou, les deux hommes prennent la direction de Trévic. D’abord à travers champs puis par la garenne de Kerambars, ils marchent d’un bon pas vers le Moulin Mer. L’un après l’autre, ils enjambent le bagenn1 pour descendre vers le Minaouët et ensuite traverser la digue. Sur l’autre rive, Anton accélère le pas pour rattraper Jean.
 — Chec… chec...
Jean lui répond :
 — Tu as peut-être raison, mais je ne te comprends pas.
Ils passent ensuite devant la petite maison du moulin, côté Trégunc, et grimpent vers le grand champ de Keranguervenet qu’ils traversent. En haut du champ, dans une parcelle conservée en prairie, un homme fauche. Anton l’aperçoit. Comme lui, c’est un Freie Arbeiter. Il s’en rapproche. Jean ne comprend rien à la conversation qui s’est engagée mais il devine qu’Anton se renseigne sur la nourriture habituelle et le comportement des patrons du pays. Anton se retourne vers Jean.
— Chec… chec…
Perplexe, Jean lui répond qu’il n’y aura pas de soucis. Jean précède Anton de quelques enjambées. De temps en temps Anton relance son invariable chec…chec… auquel. Jean, désormais, ne répondra plus.
Dans la cheminée, une pétillante flambée rougeoie sous le trépied où repose la lourde billig2 noircie par les cuissons. Le feu est régulièrement alimenté par les triques et les brindilles de bois sec que Marie arrache de temps à autre du fagot dressé contre le mur à portée de la main.

Billig sur feu de bois
Il y a plus d’une heure déjà que la pâte repose. Pour avoir un peu d’avance, Marie entreprend de cuire les crêpes et de les conserver chaudes en les exposant à la chaleur du foyer, empilées dans une grande assiette posée à même la sole de la cheminée. L’arrière-saison est remarquablement belle. Sur le visage rougi de Marie perlent de fines gouttelettes de sueur qu’elle essuie fréquemment du revers de ses manches pourtant relevées presque à mi-bras. Le haut de sa blouse est humide.
Jean et Anton arrivent enfin à Trévic. Dans la grande pièce étonnament chauffée se dégage une odeur nouvelle pour Anton. Une agréable odeur de cuisson qui ouvre l’appétit. Ils sont accueillis par Marie qui, le gnon à la main, s’apprêtait à étaler un peu plus de lardigenn3 pour que la pâte adhère moins. Jean lui fait part de ses difficultés à tout saisir de son commis. Il est découragé. Marie est inquiète.

Le chemin menant à la ferme de Jean et Marie Guillou à Trévic


Comment travailler avec un commis qu’on ne comprend pas et à qui on ne sait quoi dire. Elle se décide quand même à engager le dialogue.
 — Vous, ville ? Vous, campagne ?
 — Chec… chec… réplique le désespérant Anton.
 Marie répète alors :
— Chec… chec… ?
 Quand une subite inspiration lui fait prolonger le chec… chec… par coslovaquie.
— Ya, s’exclame heureux le pauvre Anton qui voulait simplement faire savoir qu’il n’était pas Allemand mais Tchèque.
Et Marie de lancer à son Jean tout en rechargeant le foyer qui, sous la billig, avait cessé de crépiter : — Tu vois, ce n’est pas difficile de parler l’étranger ! 

Bien accueilli, Anton Panni comprend ce soir-là qu’il ne retournera pas au camp de Lorient, qu’il restera dans la famille Guillou. Converti en travailleur agricole adroit et apprécié, Anton s’est même occupé des vaches au moment du vêlage.
C’est Noël, avec la bénédiction de Jean et Marie, Anton invite ses trois amis Freie Arbeiter de Kerlary, Kerambars et Kerguervenet. Les quatre prisonniers s’occupent de tout. Ce fut le premier beau Noël que Janine connut. Ce souvenir restera toujours présent dans son cœur. Sans jamais restreindre ses efforts, Anton reste plus d’un an au service de Jean et Marie Guillou.
Libre, il ne retourne cependant pas en Tchécoslovaquie. Il trouve l’élue de son cœur en Allemagne où il se marie. Il entre aux chemins-de-fer dans lesquels il fera carrière. Les familles Guillou et Panni restent longtemps en contact épistolaire.
En 1977, alors en Allemagne pour y effectuer son service militaire, Jean-Pierre, le fils de Jean et de Marie, rencontre Anton Panni à Fribourg.
En 1984, Marie, sa fille Janine et son gendre Maurice sont accueillis par Anton et sa famille.
En 1999, Anton fête ses 50 ans de mariage.
En 2003, Janine et Maurice rendent à nouveau visite à la famille Panni.

Marie Guillou et Anton Panni en 1984

André Jary et Guillemette Traolen

D’après les témoignages de Marie Guillou, recueillis durant l'été 2012 par Guillemette Traolen et les témoignages de Janine Kerboul et Jean-Pierre Guillou, les enfants de Marie. 1 bagenn (bazenn) : échalier en pierre empêchant les animaux de pénétrer ou de s'échapper d'un enclos mais que les gens peuvent emjamber pour passer. 2 ar billig (pillig): la plaque à crêpes 3 lardigenn : graisse, lubrifiant à billig. lardouzenn étant le chiffon graisseux (le gnon).

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