mardi 25 août 2015

Charles Filiger

Connaissez-vous la rue Charles Filiger à Trégunc ? 
Elle assure la jonction entre la route Trégunc-Concarneau et celle de Straed Tachenn Pontig/Pont Prenn. 
Mais qui était Charles Filiger ?

Charles Filiger naît le 28 novembre 1863 à Thann en Alsace dans une famille aisée, son père est fabricant de papiers peints à Mulhouse. Charles suit des études classiques dans un collège de Jésuites, passe ses loisirs à dessiner et à jouer du violon. Son père envisage à le faire travailler dans son entreprise et l’inscrit  aux Arts Décoratifs. Charles, lui, veut devenir artiste peintre.

Vers 1887, Charles se retrouve à Paris, fréquente l’Académie Colarossi (école artistique fondée en 1870 par le sculpteur italien Filippo Colarossi) ; il expose deux œuvres remarquées au salon des Indépendants de 1889 et quatre l'année suivante.

Pour vivre plus simplement ou pour fuir Paris, suite à une affaire trouble, peut-être liée à son homosexualité, il gagne la Bretagne en 1888.

Il s’arrête à Pont-Aven où il séjourne à la Pension Gloanec, puis rejoint le Pouldu, en Clohars-Carnoët, où il loge dans l’atelier de la Buvette de la Plage que tient Marie Henry, surnommée Marie Poupée par la clientèle. Charles Filiger y retrouve Gauguin, Meyer De Haan, Sérusier et d’autres artistes les rejoindront par la suite. Une vive amitié naît entre les jeunes peintres. La vie s’organise dans la petite auberge. L’artiste a trouvé au Pouldu le lieu où il peut tenter de lutter contre les difficultés qu’il éprouve à vivre ; il peut alors exprimer, à partir de petites gouaches lentement et patiemment élaborées, parfois rehaussées d’or ou d'argent, son mysticisme inquiet, parfois désespéré.

Filiger peint, joue de la mandoline et Gauguin de la guitare. Charles y passe des moments heureux dans un endroit paisible, partageant une franche camaraderie avec ses amis dont Gauguin s'impose comme chef de file. Ces artistes travaillent toute la journée en plein air et, le soir, comparent leurs travaux. Ils décorent la Buvette de la Plage, Charles Filiger y peint une Madone.

A partir de 1890, un riche mécène, le comte de la Rochefoucault, lui verse une rente mensuelle de cent francs en échange de la plus belle part de sa production.

En 1884, Paul Gauguin s’en va, les amis du Pouldu se dispersent, Charles Filiger y demeure fidèle. C’est une période difficile ; aux problèmes matériels s’ajoutent des difficultés existentielles et morales : alcool, éther n'arrivent pas à compenser ses crises mystiques auxquelles s’adjoignent des problèmes relationnels et d’identité liés à son homosexualité.

Après l’arrêt du versement mensuel du comte de la Rochefoucauld, Filiger s’isole. Il déménage souvent et vit en retrait. Afin d’échapper au monde extérieur, il essaye d’entrer à l’hôpital pour aliénés à Saint-Avé, près de Vannes, ou à l’abbaye Notre-Dame de Timadeuc en Bréhan. A défaut, il va de pensions sordides en hôtels misérables, fréquente hospices et hôpitaux : Rochefort-en-Terre (1901-1902), Malansac (1902), Elven (1903), Hennebont (1903-1904), Vannes (1906), Malestroit (1905), Rohan (1906), Josselin (1906), Gouarec (1906-1909), Guéméné-sur-Scorff (1909-1910), Arzano (1911), Quimperlé (1912). Misanthrope, Charles Filiger se fâche avec ses amis, y compris son frère Paul.

Pourquoi une rue Charles FILIGER à Trégunc ?

L’errance de Charles Filiger se termine en 1914 dans un hôtel, à Trégunc : l’Hôtel du Menhir qui deviendra beaucoup plus tard la charcuterie Le Guillou (photo page précédente), face à l’église. Il y est accueilli par Armand Le Guellec et fréquente assidûment un débit de boissons, rue de Pont-Aven.
Au cours de ce séjour à Trégunc, Charles Filiger, exécutera deux œuvres chargées de mysticisme : le Saint-Suaire (ou voile de Sainte-Véronique), composition symboliste où chaque détail a une signification, le menhir de Trégunc y figure ; la Frise des Anges (fresque inachevée de 1914 représentant des angelots).

Hôtel du Menhir à Trégunc, puis plus tard charcuterie Guillou.

On peut penser que le tableau le Lion et Saint Marc (peint en 1892 ou 1894) a été inspiré à Filiger par le patron de la paroisse de Trégunc dont la statue, où à ses pieds repose un lion, présente d’étranges similitudes avec cette peinture. L’artiste s’arrêtait régulièrement à Trégunc lors de ses  périples entre Le Pouldu, Pont-Aven et Concarneau. Dans cette œuvre, Charles Filiger a exprimé la tendresse qu’il portait à l’adolescence : le jeune homme est endormi et le lion à visage humain expriment une force virile et veille sur le sommeil de l’adolescent.

En 1915, Filiger suit Jean Le Guellec, fils de l’hôtelier, qui part avec sa famille vivre à Plougastel-Daoulas où l’attend un travail de secrétaire de mairie. C’est en fait le cousin de la famille, Henri Guillerm, alors curé de Plougastel-Daoulas, qui encourage Jean à recueillir le peintre car il en apprécie le talent. En 1921, un accord est conclu entre le peintre et la famille Le Guellec qui s’engage à s’occuper de l'artiste jusqu’à sa mort. Filiger sort peu, vit reclus et barricadé dans sa chambre, obsédé par des histoires de vol par des mar-chands d’art et de spéculateurs sur ses œuvres. Il ne reçoit que de rares visiteurs dont le poète Saint-Pol-Roux en 1925.

Filiger meurt à l'âge de 65 ans à l’hôpital de Brest des suites d’une opération, il est enterré dans le caveau familial de la famille Le Guellec, à Plougastel-Daoulas.

Le Saint-Suaire ou voile de Sainte Véronique. A droite, se dresse le menhir de Kerangallou (Trégunc)

L’œuvre de Charles Filiger

Sa production n’est pas très abondante, Mira Jacob (voir sources) répertorie deux cents œuvres.
Charles Filiger a réalisé des peintures à l’huile dans sa jeunesse, mais par la suite des aquarelles et des gouaches sur papier ou sur carton et quelques décors de poteries.

La thématique de son œuvre est essentiellement religieuse, son art est imprégné de mysticisme. Le peintre a nommé ses tableaux Notations chromatiques, il aurait aussi pu dire géométriques. Autant qu’un jeu de couleurs aquarellées, c’est un réseau minutieux, tracé à la règle et au compas, de lignes compliquées à force de les fragmenter.

Charles Filiger a travaillé aux côtés de Gauguin au Pouldu, à ce titre on peut intégrer volontiers son œuvre à l’École de Pont-Aven à laquelle il a emprunté certains de ses prin-cipes : le cloisonnement et le synthétisme notamment qui réaffirment le rôle essentiel du dessin. Filiger est sans doute le peintre le plus étrange du groupe de Pont-Aven.

Paul DADEN

Sources
• Le Bras Yvon, professeur de l’Histoire des Arts au Lycée Pierre Guéguin de Concarneau, professeur conseil au Musée des Beaux-Arts de Quimper, historien des Arts,  auteur de nombreux ouvrages concernant la peinture ;
• Mémoire de Tréguncois, Sellin Robert ;
• Filiger l’inconnu, Mira Jacob (les Musées de la Ville de Strasbourg) ;
• Wikipedia ;
• Les Amis du patrimoine de Plougastel (1988)

La frise des Anges, frise décorative réalisée en 1914

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