samedi 6 juin 2015

L'eau, source de vie

Depuis la nuit des temps, chaque ferme possédait son puits et il y en avait même plusieurs par hameau. Au bourg de Trégunc, le nombre de puits était très important, il y en avait pratiquement un dans chaque maison. Les profondeurs variaient en moyenne de trois à neuf mètres.

Certains puits avaient une bonne réputation. Dans la rue de Pont-Aven, il y avait le puits Ligeour ; mais le plus réputé du bourg était le puits Lavaux, en bas de la rue de Pont-Aven, pour la grande pureté de son eau et sa fraîcheur. Ce puits datait de 1842. Il avait été creusé dans le granit sur une profondeur d’environ quinze mètres. Cette source était inépuisable, même en période de sécheresse qui voyait le tarissement d’une grande partie des soixante puits de l’agglomération. Les habitants du bourg faisaient la queue pour avoir droit à leur seau d’eau fraîche et limpide.

Le flair du sourcier

La construction d’un puits coûtait relativement cher en raison de la nature granitique d’une grande partie du sol de Trégunc. Le dernier puisatier connu à Trégunc s’appelait Jos Caradec et, comme tous les puisatiers qui l’avaient précédé, il avait le flair et la méthode pour trouver une source.
Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les sourciers ne détiennent pas un don mystérieux. Le principe consiste à trouver une belle fourche de coudrier (noisetier). On tient fortement les deux branches du Y dans ses mains, à l’horizontale, et le pied du Y se penchera naturellement vers la terre si elle recèle une source. C’est la texture et la composition du bois de coudrier qui favorisent ce phénomène et non un prétendu don. Essayez et avec un peu d’expérience vous y parviendrez facilement.
Il y avait à Trégunc une famille de puisatiers de père en fils. C’était la famille Caradec et celui que j’ai bien connu se prénommait Jos (Christophe de son vrai prénom), un homme très populaire, très estimé, ayant une santé et une force étonnantes. Heureusement, car le métier de puisatier était très dur. A l’époque, ni marteau-piqueur, ni tractopelle.

Sur le chantier de rectification du virage de Pont-Minaouët ;
de gauche à droite, Louis Porhiel, Jos Caradec, Alphonse Quentel,
Pierre Caradec (le fils de Jos),  ??, Jean-Marie Codan,
Joseph Bolloré de la ferme de Kerviniou.


Tout était fait à la pioche et à la barre à mine, centimètre par centimètre. Le puisatier creusait inlassablement dans la terre, puis dans le granit altéré dit aussi granit jaune et enfin dans le granit bleu. Là, il fallait employer des pains de dynamite.
Un jour, dans une ferme de Trégunc, Jos Caradec devait creuser un puits dans un sol granitique. Le travail était bien avancé et Jos avait atteint la profondeur de cinq mètres quand il tomba sur une veine de granit. Il fallait mettre de la dynamite pour fendre la roche et continuer à creuser. Pour cela, Jos fit appel à son père, lui-même ancien puisatier. Le père plaça des fagots au-dessus de la dynamite pour atténuer le souffle de l'explosion. Dans le trou du puits, il s'affairait à tasser les branches en appuyant bien de tout son poids.
Jos déroula le fil sur une centaine de mètres de longueur et le relia au détonateur. Croyant que son père était sorti du puits, il cria plusieurs fois Gare à la mine ! Ne voyant personne autour du puits, il enfonça la poignée de l'appareil et Boum ! Mais grosse surprise, il vit son père jaillir hors du puits à trois mètres au-dessus du sol, projeté par l'explosion. J'ai tué mon père pensa-t-il.
De son côté, suspendu dans les airs, avant d'atterrir sur les fagots dans le puits, le père Caradec eut le temps de voir son fils ébahi perdre connaissance et tomber au sol. A peine égratigné, il remonta précipitamment sur l'échelle et sortit du trou pour aller secourir son fils alors que la fermière approchait, une bouteille d'eau de vie à la main, pour ranimer Jos Caradec. La fermière le frictionna avec le précieux liquide. Jos ouvrit les yeux et vit, debout devant lui, son père qu'il croyait mort. Un peu de la goutte au coin des lèvres et Jos retrouva ses esprits. Que d'émotion !
En dehors de sa force physique, Jos Caradec était un personnage truculent, pince-sans-rire et même très farceur.
Lorsqu’il traitait une affaire, il n’y avait pas de contrat écrit, il donnait son prix. S’il y avait accord, on se tapait dans les mains. Mais il émettait toujours quelques réserves sur la durée du creusement et de la quantité de matière à extraire du futur puits. Il ne se trompait jamais sur l’emplacement, mais la profondeur à creuser était approximative. Il y avait toujours une condition : à l’apparition de l’eau, la moitié du contrat devait lui être versée.
Mais il arrivait que la découverte de la source traîne en longueur, deux à trois mois parfois. Alors Jos Caradec qui était aussi un malin de Trégunc avait une astuce qui lui permettait de toucher la moitié du contrat. Avant que le jour ne se lève, il allait chercher deux à trois seaux d’eau au puits le plus proche et les déversait au fond du trou. Au lever du jour, il se présentait à son client et lui disait : viens voir, l’eau est là !  Le client lui payait alors son dû.
Pour Jos, cet argent lui permettait de nourrir sa famille. Mais il était honnête. Aussitôt après que les prétendues gouttes d’eau de la source étaient arrosées d’un bon petit vin blanc, il se remettait au travail pour aller jusqu’au bout de son contrat moral qui était de trouver de l’eau.
Le puits n’était pas fini pour autant. Il fallait l’étayer, poser la margelle, et là intervenaient les tailleurs de pierre et les maçons. Jos Caradec, dernier puisatier de Trégunc, ne manquait pas de travail. Cependant, en 1958, par une décision du conseil municipal, le bourg allait être doté d’un réseau d’adduction d’eau potable. Jos prit sa retraite bien méritée, heureux d’avoir permis aux Tréguncois de disposer de cette eau indispensable à la vie.

Puits circulaire encastré dans le pignon du manoir du Cosquer. 


La fontaine place de l'église

Je dirai quelques mots à propos du puits de la place, face à l’entrée sud de l’église actuelle. Celui-ci existait déjà du temps de la vieille église. Il fut enjolivé par un monument en granit et doté sur le côté d’un escalier de quatre marches. Les gens du voisinage venaient y puiser l’eau. Pour y parvenir, il fallait tourner une grande roue d’un mètre trente de diamètre ; celle-ci actionnait un mécanisme qui permettait de remonter l’eau. Le monument qu'on appelait la fontaine servait aussi aux annonces du secrétaire de mairie. Tous les dimanches matin après la messe de 11 heures, il montait sur la quatrième marche de la fontaine et annonçait les nouvelles de la semaine aux cent cinquante ou deux cents personnes présentes.
 Pendant la seconde guerre mondiale, c’était des ordres de réquisition de paille, de pommes de terre et autres denrées exigées par les troupes d’occupation. En 1946, Jean Marin, la voix de la France sur Radio-Londres pendant la guerre, faisait le tour de tous les villages du pays pour faire connaître le visage de cette voix qui avait chaque jour remonté le moral des Français. Notre sympathique Phine Jany l’obligea à monter sur les marches de la fontaine pour faire son discours. Il fut heureux aussi de rencontrer Michel Naviner, maire de Trégunc et, à l’époque, le plus jeune maire de France.

La belle fontaine qui se trouvait place de l'église
a été déplacée dans les années 1960


L'arrivée de l'eau courante

Avec l'arrivée de l'adduction d’eau au bourg, commença alors une autre façon de vivre. On allait avoir des douches, des toilettes. Finie la promenade des seaux hygiéniques tous les soirs, finies les douches à Concarneau. Enfin, une petite vision du progrès et du modernisme que nous apprécions encore plus aujourd’hui.
En mai 1953, Michel Naviner est élu maire de Trégunc pour un troisième mandat et, pendant ce dernier mandat, il mit toute son énergie pour démarrer l’adduction d’eau à Trégunc. Auguste Picard, élu en 1959, a poursuivi ce grand projet. En 1956, le syndicat intercommunal pour l’alimentation en eau des communes de Trégunc, Pont-Aven, Nizon et Névez a été constitué. L’usine de traitement et de distribution des eaux, située au Moulin du Plessis à Pont-Aven, a été construite et enfin, en 1958, le bourg de Trégunc était alimenté en eau courante. Lambel a été alimenté en 1960 et Trévignon en 1961. Deux châteaux d’eau ont été érigés, l’un au bourg, l’autre à Saint-Philibert.

Travaux d'adduction d'eau devant le garage Daoudal dans les années 1950


Mais avant, c’était comment ?

Les toilettes n’existant pas à cette époque, un jeune homme tout étonné m’a demandé : mais alors, comment faisiez-vous ?
Bien sûr, pas comme notre roi Soleil, Louis XIV qui, lorsqu'il avait un besoin pressant, s’asseyait sur sa chaise percée et tout souriant déféquait devant les courtisans. Nous étions plus évolués à Trégunc. Il y avait des lieux qui servaient à cela et on disait aller faire une promenade.
Près de la place du bourg, il y avait Coat-Merdy et, rue de Concarneau, il y avait Coat Coc’h, un nom très bien adapté à la réalité. Au bout de la rue de Pont-Aven, c’était Coat Kergunus. Dans tous ces petits bois, cela se passait tout naturellement, les hautes landes protégeaient l’intimité des promeneurs et chacun avait le respect de l’autre.
Les problèmes importants étaient les caniveaux du bourg. Ils étaient presque tous complètement défoncés par le piétinement des chevaux car sur chaque maison, et plus particulièrement là où il y avait un estaminet, étaient fixés des anneaux extérieurs auxquels on attachait les chevaux attelés aux chars à banc. Ceux-ci devaient être en biais par rapport à la route pour ne pas gêner la circulation.
Les chevaux faisaient leurs besoins dans les caniveaux, mais il n’y avait pas que les amis de l’homme à souiller les bas-côtés. Imaginez un pardon de Trégunc, tous ces chevaux attachés dans les rues du bourg, ajoutez des milliers de personnes, trois à cinq mille, qui venaient au pardon et fréquentaient les vingt-huit bistrots du bourg. L’élimination naturelle de ces milliers de personnes se faisait dans les arrière-cours de ces bistrots et venaient s’ajouter aux excréments des chevaux.

Rue de la Poste, actuellement rue de Pont-Aven


Et l’odeur !

Il n’y avait pas de service de voirie et c’était à chaque propriétaire de balayer devant sa porte. Comme heureusement il y avait une légère pente dans chaque rue, la maison située en haut de la pente devait commencer la première et chacun suivait. Mais si le système se grippait, alors bonjour les querelles entre voisines, querelles gentilles mais piquantes et qui parfois conduisaient à des fâcheries qui duraient longtemps.
Toutes les eaux de vaisselles et d’urinoirs se déversaient dans les rues et, en été, la stagnation de ces liquides nous faisait respirer des relents inimaginables aujourd’hui.
Malgré tout ce manque d’hygiène collective qui nous était imposé, il y avait moins de malades qu'aujourd'hui.
Mais l’évacuation de tous ces immondices, comment se faisait-elle ? Heureusement qu’il y avait nos petits ruisseaux qui allaient à la mer. Pour l’est du bourg, nous avions le Râ qui prenait sa source au lavoir de Ster-Laë, vieille route de Névez, route de Kergleuhan aujourd’hui. La vidange des seaux se faisait un peu plus bas à Ster-Poloker, jouxtant le cimetière.

Lavoir et fontaine de Ster Laë, route de Kergleuhan


Revenons à nos ruisseaux vidangeurs. Le ruisseau Râ passait par Roudouic où il y avait également un vide-seaux. Le ruisseau rejoignait Pont-Kerbrat, autre vide-seaux et allait se jeter directement à la grève de Ster-Greich où la marée se chargeait de disperser toutes ces saletés.
Pour le nord et l’ouest du bourg, il y avait le ruisseau qui partait de Kerangallou puis passait par le vallon de Kersaux (autre vide-seaux) pour se jeter dans le Minaouët à hauteur de Meil-Mao et rejoindre la mer à Pouldohan.
C’était notre système naturel d’évacuation des eaux usées. Aujourd'hui, le tout-à-l’égout et les bassins de décantation remplacent nos chers petits ruisseaux confrontés sans doute à d'autres types de pollution.

Robert Sellin


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