samedi 14 mars 2015

Les chas vorc'h de Trégunc

Dans le langage courant des gens de Trégunc, on parlait souvent des Chas Vorc’h, les chiens du bourg. Robert Sellin nous livre les souvenirs qu’il a de cette épopée.




Qui étaient les Chas Vorc’h ?

Dans un ouvrage sur la commune de Trégunc, l’auteur, sans doute mal renseigné, traite les Chas Vorc’h de bagarreurs, de voyous. Tout cela est bien sûr archifaux.
En tant que membre fondateur du Mirza-club dont sont issus les Chas Vorc’h, je m’élève avec tous mes amis encore vivants contre ces propos mensongers qui portent atteinte à notre réputation.
Nous n’étions ni des voyous ni des bagarreurs. Le Mirza-club fondé dans les années 1950 était composé d’une cinquantaine de membres. Notre devise était :
ÊTRE TRÉGUNCOIS
Seulement Tréguncois
et fiers de l’être…

Notre but : rire, s’amuser, se divertir sainement. Et c’est sur ces bases que fut constituée, quelques années après la seconde guerre mondiale, l’association du Mirza-club qui prônait à ses adhérents la camaraderie, le respect d’autrui et des convictions de chacun.

Qui faisait partie du Mirza-club ?

Les membres du Mirza-club venaient de tous les horizons politiques ou religieux. Certains étaient communistes, staliniens, socialistes, radicaux, MRP ; il y avait des croyants, des mécréants, des anticléricaux. Chacun respectait l’autre. Jamais, jamais de discussions entre les membres sur les sujets d’appartenance.
Ayant été privés, pendant cinq ans de guerre, nous n’avions pas eu de distractions, de loisirs, car le couvre-feu fixé à 21 h par les Allemands nous obligeait à nous coucher tôt. La création du Mirza-club fut pour nous un défouloir. Enfin, nous étions libres de nos pensées et de nos actes, enfin, nous pouvions nous amuser librement.
Lorsqu’il y avait un pardon, une kermesse, un mariage, une fête, c’était la joie de vivre pleinement notre jeunesse.


Comment est venu ce nom de Chas Vorc’h ?

Les charivaris, courants dans d’autres régions, faits la nuit dans les rues du bourg ne plaisaient pas toujours, car pour les Tréguncois, être dérangés dans leur sommeil n’était pas, il est vrai, des plus agréables. C’est ce qui amena une gentille demoiselle de plus de cinquante ans employée de maison à la boulangerie Bourhis et qui portait le joli prénom de Julie à nous appeler les Chas Vorc’h. Cela parce qu’elle était impliquée dans une de nos chansons fétiches écrite par mon frère Lili et dont j’avais créé la mélodie !
Cette chanson dont le thème revenait à faire des Ouinr toute la nuit et tout cela pour emmerder Julie était devenu l’hymne des Tréguncois que nous chantions dans toutes les occasions. Et cette appellation de Chas Vorc’h que nous avait affublée la sympathique mademoiselle Julie nous convenait très bien. Et vite, on décida de l’adopter avec l’assentiment des membres du Mirza-club dont beaucoup étaient mariés et pères de famille. Mais nous aussi, nous étions une grande famille.
Notre plaisir, c’était aussi de faire revivre les traditions comme le Mardi-gras Plouz qui réunissait une centaine de personnes déguisées. Le soir, c’était la grande fête sur la place en face de chez Phine Jany, notre vénérable buraliste. Le personnage central du Mardi-gras Plouz était toujours un homme politique de toutes les tendances.

Racontez-nous un de ces Mardi-gras Plouz

Je me souviens de l’année où Pierre Mendès France, président du Conseil, avait décidé d’offrir du lait aux enfants des écoles françaises. C’était en 1954, pour lutter contre la dénutrition et l’alcoolisme. Une riche idée certes, mais, qui dans les esprits échauffés des membres du Mirza-club devint une interdiction de boire du Tangara (vin rouge) pour le remplacer par du lait. Quel crime n’avait-il fait en nous imposant ce régime ? L’effigie de Mendès France fut donc condamnée à être brûlée sur la place de Trégunc sans autre forme de procès ! Tout cela bien sûr avec beaucoup d’humour.

Le menhir, journal scolaire de l'école publique
 de garçons de Trégunc. 1949
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Vous étiez bien connus dans le bourg de Trégunc,
mais jusqu’où allait votre réputation ?

Notre réputation de bons vivants, de joyeux lurons dépassa les frontières de Trégunc et les Chas Vorc’h furent invités en tant que vedettes au grand carnaval de Pont-Aven. Nous devions animer le carnaval qui attirait de 10 à 12 000 personnes. La responsabilité des Chas Vorc’h  était très grande car, en cas d’échec de notre animation, la réputation du carnaval de Pont-Aven en aurait pâti.

Et alors, comment vous y êtes-vous pris ?

Cette invitation nous honorait. Nous n’étions considérés ni comme des voyous, ni comme des bagarreurs. On décida donc de présenter un mariage à la Dubout, humoriste et dessinateur célèbre à cette époque.
René Le Flao, avec sa haute stature, serait la mariée, tout de blanc vêtue. Francis Dagorn, de très petite taille serait le marié. Tout à fait dans le style de Dubout. Vous pouvez imaginer les tenues des soixante-dix invités de ce mariage hors norme1.
Pour nous rendre à Pont-Aven, il fallait un car. Le sympathique Louis Le Cras proposa de nous conduire gracieusement avec son car datant de la guerre 14. Il nous prévint au départ, qu’arrivés à la côte du Carbon, nous devrions descendre pour pousser le car.
Ce défilé à Pont-Aven fut un énorme succès. Les spectateurs applaudissaient le mariage et se gaussaient devant les pitreries des Chas Vorc’h. Un succès monstre qui nous vaudra d’être invités pour le carnaval de l’année suivante.



Qui était responsable de cette joyeuse troupe ?

Le retour à Trégunc s’annonçait difficile. En tant que responsable, je me devais de récupérer mes troupes et de les faire monter dans le car. Le carnaval fut épuisant pour nos sympathiques Tréguncois. Leurs forces s’étaient évaporées dans les nombreux estaminets de Pont-Aven. Certes, ils montaient dans le car, pas toujours contents, mais redescendaient aussitôt par la porte arrière. Que de soucis ! Il me fallut une heure pour que tout le monde soit dans le car. Et le car démarra, mais pas pour aller bien loin. A mi-côte de la sortie de Pont-Aven, le car s’arrêta. Louis Le Cras demanda des bras pour pousser. Hélas, nos troupes étaient K.O. Mais avec quarante paires de bras, leurs faibles forces s’ajoutant à celle du moteur poussif, nous réussîmes néanmoins à monter la côte, mètre par mètre. La comédie dura 45 minutes. Enfin le plat et le car reprit sa vitesse de 20 km/h pour arriver enfin à Trégunc.
Mais la soirée n’était pas encore terminée. On se retrouva chez Zida, un café de la rue de Saint-Philibert où l’on avait établi notre siège. Zida prépara des casse-croûte pour requinquer les carnavaleux. Mais quels bons souvenirs !
Voilà l’un des épisodes fabuleux de notre association. Nous œuvrions aussi pour des manifestations de bienfaisance, kermesse…


Pendant combien de temps l’association des Chas Vorc’h a-t-elle fonctionné ?

Cela dura des années, beaucoup d’années, mais jamais de dispute ou de bagarre avec d’autres bandes ne vinrent troubler la vie joyeuse de notre association.
Aussi, aujourd’hui, ces allusions à notre encontre nous offusquent. Les membres du Mirza-club encore en vie sont devenus de vénérables et honorables personnes et sont fiers d’avoir été des Chas Vorc’h. Ils remercient leur marraine Julie qu’ils ont tant brocardée.
Plus tard, les enfants de la première génération fondatrice reprirent le flambeau des Chas Vorc’h. Ils créèrent une animation à grand succès, sur une excellente idée d’Henri Georges Bargain : les ORNI, Objets Roulants Non Identifiés. Là aussi, et pendant quelques années, notre réputation de joyeux lurons continuait à faire la bonne renommée des Chas Vorc’h de Trégunc. Cette animation d’ORNI fut ensuite reprise par de nombreux comités du Sud-Finistère.



Robert Sellin

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1 Coluche et Le Luron firent un mariage du même style quelques vingt ans plus tard. Nous avions été les précurseurs dans ce domaine !





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