jeudi 9 janvier 2014

Souvenirs de la classe de Mademoiselle Cariou

Mle Cariou vers 1930
Le 5 mars 2012, Les Amis du Patrimoine de Trégunc ont organisé un petit goûter causant autour d'une photo de classe datant de 1935. A cette époque, Mademoiselle Cariou enseignait à l'école de Saint-Philibert. C'était l'occasion d'organiser une rencontre entre quelques-unes de ses anciennes élèves et Louis Bocquenet, son petit neveu.

Marie Cariou fut nommée directrice à l'école de Saint-Philibert à l'âge de 42 ans, en octobre 1931. En arrivant à Saint-Philibert, Marie Cariou avait une sorte de défi à relever comme le laisse comprendre un inspecteur dans son rapport de janvier 1932 : « Mademoiselle Cariou a pris la direction de l'école en octobre dernier : cette école avait beaucoup souffert parce que trop de maîtresses n'y avaient fait qu'un stage très court. J'ai l'impression nette que l'on est sur la bonne voie et que l'école va se relever rapidement… »

Les motifs de satisfaction de l'inspecteur concernait la bonne fréquentation de la classe par les élèves, la propreté, le soin. à cette époque, la présence des enfants à l'école pouvait varier beaucoup, rester aléatoire : participation aux travaux de la ferme ou aux travaux domestiques, fort éloignement entre le domicile et l'école, importance toute relative de l'instruction aux yeux de certains parents.

Coiffée en macarons, Marie Cariou portait un châle marron avec des motifs qui représentaient des coquillages. Elle et sa sœur Mélanie logeaient dans l'appartement situé au-dessus des classes. Marie Cariou enseignait dans la classe des grandes composée de deux divisions dont l'une pour les élèves qui préparaient le certificat d'études primaires. Marie Cariou possédait une bibliothèque et prêtait ses livres aux élèves. Le travail était fait consciencieusement et les filles s'appliquaient. Ce n'était pas facile tous les jours. « Certaines élèves peinent à répondre et ne sont pas habituées à parler » notait l'inspecteur en novembre 1934.

L'une de ses anciennes élèves se souvient : « Un jour que je n'avais pas appris ma leçon, voilà que Mademoiselle Cariou commence à interroger. Alors, j'ai eu peur ! Et avant que mon tour arrive, j'ai pris ma tête dans mes mains et je me suis couchée sur la table en faisant mine de pleurer. Mademoiselle Cariou s'est approchée et m'a demandé ce que j'avais. Je lui ai dit que j'avais mal au ventre. Alors elle est montée à l’étage et a demandé à sa soeur de me préparer un grog. Et c’est comme cela que j'ai eu un grog comme jamais encore, avec beaucoup de bon rhum ! » Mademoiselle Cariou a laissé auprès de ses anciennes élèves un souvenir de femme austère. La classe durait de 9 heures à midi et de 14 à 17 heures. Il n'y avait pas de cantine. On mangeait chez Guillou, le boulanger. On avait un bol de soupe ou un bol de café, avec des tartines de confiture. Les bols étaient rangés sur une étagère. Les parents payaient le boulanger au mois, comme cela se faisait pour le pain ou les autres choses quand les gens habitaient loin. Mademoiselle Cariou utilisait une cloche posée sur le bord de la fenêtre, dehors, pour sonner la fin des récréations et les entrées en classe.

La classe, terminée, il lui arrivait de soigner les gens. Après la mort de son frère à la guerre en 1915, elle s'était engagée comme infirmière. Une année, les élèves qui avaient été reçues au certificat d'études primaires s'étaient cotisées pour lui offrir un service à thé.

La classe de Mle Cariou en 1935

Biographie

Marie Cariou est née le 16 mars 1889 à Peumérit, où son père était instituteur. En 1904, Marie a été reçue avec dispense d'âge au brevet élémentaire de capacité pour l'enseignement primaire, puis au brevet supérieur en 1909. Elle débuta une carrière d'institutrice intérimaire à Plouhinec en 1911, puis fut mutée à l'Île de Sein en septembre 1912 avant d'être admise au certificat d'aptitude pédagogique en 1913. Elle reçut son affectation pour Crozon où elle rejoignit son frère Henri à compter du 1er janvier 1914. Après la mort d'Henri au combat, en janvier 1915, elle s'engagea comme infirmière dans les hôpitaux de Paris.

Elle enseigna à Crozon en qualité d'adjointe à l'école publique jusqu'à la rentrée d'octobre 1931, date à laquelle elle prit le poste de direction de l'école publique des filles de Saint-Philibert à Trégunc. En octobre 1935, elle obtint, sur sa demande, la direction de l'école des filles de Briec. Elle y termina sa carrière professionnelle prématurément, après sa mise à la retraite d'office en application d'une loi du 11 octobre 1940 relative au travail féminin ¹, et cessa ses fonctions le 31 décembre 1941 à l'âge de 52 ans. Dans l'espoir d'être rétablie dans son poste malgré toutes les tracasseries administratives qu'on lui opposa, elle demeura à Briec.

Les souvenirs de Louis Bocquenet

« Marie Cariou et sa sœur cadette Mélanie étaient mes grand-tantes, du côté maternel. Je les ai connues dans les années 1950-1954. J'avais alors 6 ou 7 ans. Mes parents habitaient Briec de l'Odet. Aux beaux jours, ma mère nous emmenait en promenade à Édern rendre visite aux sœurs Cariou. Elles étaient liées à la famille du Général Édern-Hallier, qui possédait un manoir à la Boissière en Édern. La famille du général avait amicalement proposé à mes grand-tantes de les héberger dans l'ancien pavillon de chasse pendant leur retraite, le temps que la Ville de Brest leur attribue une habitation, la leur ayant disparu sous les bombardements de 1944.

J'étais très impressionné par le décor, un château au bout d'une allée, et par le fait que c'était la demeure d'un général. Marie Cariou a peut-être exercé ses talents de préceptrice scolaire auprès des fils de la famille, dont l'un, Jean Edern-Hallier, deviendra l'écrivain que l'on sait.
J'étais aussi impressionné par la gravité et la mélancolie qui émanaient de Marie Cariou. A chacune de nos visites elle me faisait cadeau d'un ou plusieurs livres de classe qu'elle avait gardés. Les deux sœurs sont décédées à Brest en 1971 à quelques semaines d'intervalle et reposent près de leur frère au cimetière de Lanvéoc. »

Roland Picard
(Avec les apports précieux de Louis Bocquenet)

¹ Une loi relative au travail féminin fut proclamée le 11 octobre 1940 : interdiction d’embaucher des femmes mariées dans les services de l’État et les collectivités locales ; mise à la retraite des femmes de plus de 50 ans et congé sans solde pour les mères de trois enfants ou plus… Toute une propagande est mise en place pour valoriser le rôle attribué à la femme. Exemple de slogan : Mamans, la femme coquette sans enfants n’a plus de place dans la cité. C’est une inutile. En 1941, la fête des mères est institutionnalisée.
In Le travail des femmes autrefois – Chroniques dans les années 1960 – Roger Colombier, Ed L’Harmattan P. 174 et suivantes.
Sous la pression des faits économiques, de nombreuses dispositions de ce texte seront suspendues en septembre 1942.



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