samedi 13 avril 2013

Le chemin de l'école

Kerlosquen, janvier 1939, avant de partir à l'école.
Sept heures et quart du matin. Il fait froid. La rapide toilette est terminée. J'ai six ans et demi.

Seule, j'ajuste mes chausses bleu marine tricotées par Tante Nini. Tricoteuse professionnelle au bourg, la sœur de Papa guettait nos fêtes et nos anniversaires pour nous offrir avec fierté ses meilleures chaussettes. Les pantoufles aux pieds, sans l'aide de personne, j'enfile ma robe en grosse laine par dessus ma chemise de coton blanc. Une fois, mon gros pull déroulé sur ma robe brune, je descends l'escalier pour gagner la pièce commune. Au pied de l'escalier, l'un après l'autre, je glisse mes pieds bien au fond de mes galoches. Je tire bien fort sur les lacets et tente de faire le nœud.Ma grande sœur Odette me reprend et me montre encore une fois comment je dois pincer mes deux lacets entre les doigts pour obtenir deux belles boucles qui m'éviteront de tomber en marchant sur des bouts trop longs.


A cette heure, Maman et Anna Rouat qui vivait avec nous, traient nos onze vaches à la faible lumière des deux ampoules de quarante Watt que l'électricien avait installées, cet été, dans l'étable. Les parents assurent que les lampes Pigeon sont très dangereuses et contrairement aux idées reçues, que l'électricité ne peut ni embraser la paille, ni faire vêler les vaches avant le terme.

Papa, renouvelle les litières, charroie la lande tranchée, le foin, la pâtée et le grain qu'il partagera entre les vaches, les cochons et aussi les poules qui d'ordinaire sont soignées par les enfants. Yves, le frère ainé, assis sur un des deux longs bancs à accoudoirs, s'est déjà mis à table. Yves a neuf ans. Dans les casseroles posées sur des trépieds, le café et le lait sont maintenus au chaud près des flammes. Sans parler, Odette prépare son bol. Le bruit de nos galoches et sabots sur les grandes dalles de granit rythme nos déplacements entre la table, la grande armoire et la cheminée. Odette a mis sa robe écossaise rouge et bleue qu'elle protège d'un sarrau en vichy grège. Quand je serai plus grande, dans un an, ou deux peut-être, ce sera mon tour de la porter.


Une bonne brassée de bûches contre lui, le Grand-Père Christophe, qui est aussi le parrain d'Odette, entre en poussant la porte de son épaule et se dirige vers la cheminée dont l'âtre n'avait pourtant pas besoin d'être rechargé. « Bonjour Parrain ». Il répond à notre salut par un timide bonjour et, en silence, s'en retourne à l'écurie soigner Quita, la poulinière, Bellose, la fidèle jument et Tambour, le robuste cheval de trait qu'il admire et dont il prend grand soin. Chacun d'eux aura sa bonne mesure d'avoine car Grand-père dit que, bien nourris, les chevaux obéissent et travaillent beaucoup plus et mieux.

1938, c'est encore la crise et papa, qui doit payer les parts de la ferme qui revenaient à nos trois tantes, est soucieux. Comme beaucoup de paysans, il craint de devoir tout vendre. On n'est pas riche. Les enfants doivent tous être logés à la même enseigne. Maman ne veut pas que l'un soit plus favorisé que l'autre. Quand les moyens le permettent, maman fait demander à Maïe Martin de venir trois ou quatre jours à la ferme. Maîe est une couturière qui habite rue de Pont Aven. Au jour convenu, Grand Père attelle la jument et Papa va chercher Maîe avec le char à banc. C'est elle qui confectionne nos robes ainsi que les culottes de notre frère Yves dans les parties récupérables des vieux vêtements devenus trop petits ou trop usés. Avec des morceaux de tissu, Maîe renforce ou remplace les parties élimées de nos vêtements. Elle rapièce aussi les draps qui en valent encore la peine. S'ils sont trop usés, Maïe en fait des torchons. Avec le beurre que je prélève avec gourmandise de la motte placée au milieu de la table, je prépare les tartines qu'Yves avait déjà tranchées pour moi dans le gros pain de six livres.

Le chemin de l'école de Saint-Philibert.
Il est huit heures, il fait nuit, il fait froid.

C'est ma première année de scolarité. Avant de partir nous nous recouvrons de notre cape en coton serré qui nous protègera un peu de la pluie et du froid. Quand il n'y a pas d'école, nous nous recouvrons simplement d'un sac à blé en toile de jute serrée dont on a entré, l'un dans l'autre, les deux coins du fond pour y loger notre tête.

Sans doute, grâce aux bruits qui lui parviennent, maman sait exactement quand nous sommes prêts, et toujours maman apparait quand nous sommes sur le départ. L'un après l'autre, nous sommes inspectés. Maman vérifie que le pull et le sarrau sont convenablement mis, que la chemise d'Yves ne déborde pas de la culotte. Elle nous conseille de bien faire attention pour ne pas attraper froid afin de ne pas manquer l'école et nous recommande de bien écouter la maitresse, de bien travailler. Rassurée et confiante, elle s'en retourne vers l'étable rejoindre Anna pour terminer la traite de nos vaches. Accompagnée de ma sœur Odette et de mon frère Yves, je quitte la maison de Kerlosquen pour l'école de Saint-Philibert.

Nous quittons le jardin pour emprunter la garenne qui passe devant la ferme et allons en direction des champs. Odette porte à la main le sac vert que Maman lui avait confectionné dans de la grosse toile de chanvre avec sa nouvelle machine à coudre Singer. Plus tard, Maman fabriquera le mien quand j'aurai, moi aussi, des devoirs à faire à la maison. Yves porte en bandoulière sa musette brune. Yves et Odette ne manquent jamais de mettre dans leur sac une ou deux pommes que nous mangerons aux récréations.

Après quelques minutes de marche nous quittons la garenne (chemin) en escaladant le talus de droite pour nous retrouver dans les champs d'André Herlédan qui tient l'autre ferme de Kerlosquen. L'un derrière l'autre nous contournons parcelle après parcelle par le binojenn (sentier) qui nous emmène à l'arrière de la petite longère de Rose Sellin à Goëlan. Je descends le talus avec prudence pour ne pas glisser et salir mes vêtements.

Rose est occupée à traire sa vache. Devant sa longère nous appelons les trois garçons qui ont dix, neuf et huit ans. « Robert, Yves et Francis, dépêchez-vous !» . Fernand Guillou et sa petite sœur Anne-Marie se joignent à nous. Ils ont neuf et six ans. Renée Rioual, la fille d'Arthur, nous attend sur le chemin qu'elle avait pris seule, malgré ses sept ans, pour venir de Kernouat à Goélan dans le noir.

Nous sommes maintenant neuf. Tous escaladons un talus et pénétrons dans la lande sauvage d'ajonc et de genêt que nous traversons à la file indienne en suivant le petit sentier tracé par nos passages répétés. Nous voici à l'entrée de Gar'nn Gol'n. Cette garenne me fait peur. C'est un chemin sombre et encaissé recouvert de grosses branches tordues au-dessus de nos têtes. Il est boueux et par endroit, toujours inondé. Faisant ventouse, souvent la boue très épaisse retient un sabot qu'il nous faut repêcher en se maintenant sur un pied. Les grands racontent alors toujours des histoires terrifiantes de loup et de revenant qui accentuent la peur des petits et s'en amusent !

Gar'nn Gol'n franchi, nous débouchons sur un grand espace découvert entre Kerviniec, Kerougar et Kerléo. Nous arrivons au grand poteau électrique en ciment. Il y a quelques jours, seule, au retour de l'arbre de Noël de l'école, je me suis arrêtée au pied du poteau. J'ai écarté les petits élastiques qui retenaient les casseroles et les assiettes de la dînette que Madame Calvez, ma maîtresse, m'avait donnée. Seule, j'ai admiré mon premier jouet. J'ai rêvé. Je pourrai préparer des repas que mes invités trouveront bons. J'étais heureuse.

Le poteau passé, un sentier formé d'une suite de binojenn très étroits qui séparent les parcelles (les cultivateurs charruant le plus près possible de la limite de propriété) nous fait traverser en diagonale cette venteuse et glaciale plaine jusqu'à la ferme Tréguer de Kerléo où nous récupérons Pauline qui a douze ans. Encore un talus à escalader et nous passons derrière la chaumière d'Elisa Martin puis au pignon de la maison neuve d'Yves Gléren, le pêcheur. Nous entendons Maïe, son épouse, parler à sa fille qui est encore trop petite pour aller à l'école.

Encore un talus et nous descendons une dernière lande pour atteindre le ruisseau qui va dans l'étang de Pen Loc'h. Tous les écoliers de Kerlin arrivent en même temps que nous : les enfants d'Auguste Donal : Marie, neuf ans, Sylviane, sept ans, Auguste qui en a douze ; les filles de Louis Bolou : Paulette, et Monique, la toute petite ; les filles Berthou : Mélanie, Valentine, et Marceline ; les filles d'Yves Martin : Lisette onze ans et Brigitte, sept ans ; Xavier Bolou ; Angèle Gourlaouen la fille d'Yves le pêcheur. L'un après l'autre, la vingtaine d'enfants, que nous comptons maintenant, passe sur l'autre bord du ruisseau grâce à une longue pierre couchée reposant sur de gros cailloux près du vieux moulin Meil Kerléo dont il ne reste que les murs.

Les groupes se sont formés. Nous sommes joyeux, les rires et les conversations, en breton bien sûr, résonnent dans le vallon et nous voici au pied du chaos rocheux. C'est un ensemble de rochers que les garçons escaladent comme s'il s'agissait d'une compétition.

Le pont de pierres de Kerléo.
Plus jeunes, Anne Marie et moi traînons un peu la jambe, mais pas question d'accepter de l'aide !
En haut, tout le monde se rassemble. Encore un kilomètre à parcourir, nous pressons le pas. Pas question non plus d'arriver en retard ! A cinq cents mètres de l'école plus de binojenn ! C'est la grand route à Kerdalidec où se fait la jonction avec les écoliers de Trévignon. Ajouté à nos voix et nos rires, le martellement de nos sabots et galoches sur l'empierrage de la route résonne tapageusement jusqu'à notre arrivée à l'école.

Et voici Saint-Philibert qui s'anime avec l'arrivée de tous côtés des écoliers pour lesquels l'école est un lieu de rencontre bien agréable et une grande ouverture sur la vie.

Saint-Philibert dans les années 1950.
Au premier plan, en bas, l'école publique.


Léa Minguet-Cotten, A. Jary

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci pour ce très joli récit, tellement vivant. J'ai imaginé ma mère qui rejoignait l'école avec vous. Elle s'appelait Anne-Marie ...