mercredi 25 avril 2012

Battage du 5 août 1944 à Kerviniec

Samedi 5 aout 1944. Le soleil est radieux. Comme beaucoup de cultivateurs de Trégunc, Lucien et Marie Nédelec battent leur récolte.

Le travail de la faucheuse est terminé depuis 3 jours. Les "kaoiou ou moyettes" sont bien alignées dans le champ. Elles sont faites de quatre gerbes dressées et placées en croix contre lesquelles quatre autres gerbes sont accolées. Leurs dispositions faciliteront le chargement. Il n’y a pas plus de sept cents mètres entre le champ de blé et la ferme de Kerviniec. Prosper Philippon conduit "Bayard" tractant une pleine charretée de gerbes pendant que Marie Plouzennec et Corentin Bolou restés au champ chargent le tombereau de la jument. Les deux chevaux font infatigablement les allers et retours d’un parcours qu’ils connaissent par cœur.

Pour le battage de la récolte de Lucien et Marie, cinq membres de la famille Tréguer de Kerléo, deux de la famille Plouzennec de Kerougar avec leurs commis, ainsi que Prosper Philippon de Goélan et sa femme Marie sont venus donner le solidaire et obligatoire coup de main. Le battage terminé à Kerviniec tous iront à Kerléo et ensuite à Kerougar. Yves, leur ainé qui n’a pas encore ses douze ans, doit se rendre utile.
Une batteuse Braud en action à Kerlosquen
La batteuse est une Braud qui appartient aux Plouzennec de Kerougar. A l’arrière de la vieille chaumière qui sert maintenant de hangar, la batteuse animée par un moteur Bernard trône au milieu de l’aire à battre dans un nuage de poussière. Le moteur est alimenté par le gazogène de Jérôme Goarant, le beau frère de Lucien. Jérôme est à la fois transporteur et mécanicien au bourg. Il a installé son garage dans la descente sur la route de Concarneau. Son camion, «un Latil" avait été réquisitionné en automne 39 pour servir à l’armée. Ne baissant pas les bras, il s’est débrouillé pour acheter un vieux car Renault dont il a découpé la carrosserie pour y installer un plateau. Un "ausweis" lui est accordé pour le nécessaire et vital approvisionnement de Trégunc. Plus tard, grâce à ses connaissances en mécanique et à sa dextérité Jérôme réussit à équiper et raccorder un gazogène au moteur.

Pour la moisson de Kerviniec, Jérôme propose d’alimenter le moteur de son beau-frère avec le gaz généré par le gazogène de son camion. Le service qu’offre Jérôme est très apprécié en cette période de restriction car le gazogène permet de remplacer l’énergie de l’essence par celle du bois. Jérôme reste à la ferme tout le temps du battage, il veille au bon fonctionnement de la mécanique et apporte généreusement un appoint en bras dont les cultivateurs sont toujours demandeurs. Le soir, après le battage, il regagne son domicile à vélo. Il prend un tel soin de sa bicyclette qu’elle paraît aussi neuve qu’au jour où il l’avait achetée.

Le petit Marcel, le second fils de Lucien et Marie aimerait aussi jouer et se laisser glisser sur la paille avec son petit frère Maurice et sa petite sœur Yvette mais il doit les surveiller et prévenir sa maman si l’un d’eux venait à s’approcher d’un peu trop près de la longue et dangereuse courroie qui relie la poulie du moteur à celle de la batteuse.

Marie se charge d’évacuer la balle qui est soufflée sous la machine. Malgré son bras handicapé, Pierre de Kerougard l’aide du mieux qu’il peut. Dans une semaine ou deux, quand Lucien aura un peu de temps il ira l’épandre sur la prairie humide.

Sur le côté de la cour, à l’aide de leur fourche à deux doigts, Denis Tréguer et Jean, le commis de Kerougard, sculptent le pen gaoule avec la paille crachée par la batteuse et que Fine et Pauline Tréguer ont préalablement apprêtée en belles fourchées.

Marie Philippon est debout, juchée sur le solide banc placé sur le côté de la table de la batteuse. Elle est aidée du jeune Yves qui coupe les liens des gerbes qui leur sont lancées. Marie Philippon pousse les gerbes défaites et étalées, les épis en tête, vers la gueule de la machine qui, insatiable, les avale goulument. Prudente, elle veille à ne pas y aventurer la main trop loin par crainte, sans doute injustifiée, que son bras n’y soit voracement happé.

Le blé, une fois criblé par le tarare de la machine, est ensaché par demi-quintal et porté à dos d’homme par Lucien Nédelec et Corentin Tréguer vers le grenier.

La chaleur est accablante. La sueur colle la poussière à la peau.

Tous ayant l’attention captée par leur tâche, aucun ne remarque l’intrusion de deux soldats en uniforme allemand dans la cour. Mais bientôt, les regards suivent avec inquiétude le déplacement nerveux des visiteurs.

Le sous-officier et le soldat appartiennent au détachement de militaires cantonnés dans les dunes de Pen Lorc’h et que les gens de Trégunc appellent "les russes blancs». Leur compagnie est chargée de la surveillance et la défense de la côte.

Les "russes" se dirigent vers le hangar ou est entreposé le matériel agricole. Ce n’est ni la faucheuse, ni la herse qui semblent retenir l’intérêt des soldats mais le vélo que Jérôme avait pris bien soin de ranger à l’abri du soleil sous le hangar. Le sous-officier se saisit du vélo de Jérôme, le sort du hangar, et prend la direction du chemin.

Jérôme hurle après le "russe", jette brutalement ses outils et cavale après le voleur. Jérôme court à en perdre le souffle mais réussit à s’accrocher au vélo, puis, empoigne le "russe" qui chute violemment. Jérôme et le soldat roulent sur les durs cailloux du chemin et s’empoignent dans une virile bagarre où les injures pleuvent autant que les coups.

Lucien est inquiet, ces "russes" sont connus à Trégunc pour leur cruauté. Des sauvages, quoi ! Il court vers la porcherie et dégage du toit de chaume son vieux  fusil de chasse qu’il y avait caché en juillet 40, après l’arrivée des allemands.

Le sous- officier "russe" sort son pistolet et le dirige vers Jérôme qui se saisit d’une fourche à deux doigts. L’affaire prend une mauvaise tournure. Lucien ordonne au russe de déguerpir. Mais le russe se fait plus menaçant et pointe maintenant son arme sur Lucien. Il est prêt à faire feu. Lucien tire. Le russe s’effondre.

Pris de panique le second "russe" s’enfuit vers la ferme voisine occupée par une dizaine de ses camarades.
La cour de la ferme de Lucien et Marie Nédellec.
Jérôme laisse évacuer les gaz et arrête le moteur. Il faut s’attendre à une cruelle répression. Il faut fuir.

Jérôme part en direction de Brézéhan. Denis Tréguer se cache dans un fourré non loin de la ferme.

Tremblante, Marie se cache dans le pressoir avec sa petite Yvette. Elle est rejointe par Lucien qui lui ordonne de partir immédiatement avec les enfants et très loin. Quant à lui, il restera pour protéger sa ferme de ces pillards.

Lucien retourne à la maison et se munit de cartouches. Il attend, c’est le calme complet. De la fenêtre de la cuisine il aperçoit les "russes" longer les bâtiments. Ils paraissent apeurés. Peut-être pensent-ils être tombés dans un guet-apens monté par les résistants !

Prosper, enfoui dans le gros tas de balle près de la batteuse voit les "russes" se déplacer sans faire de bruit. Il est mort de peur.

Peu éloigné de la ferme, Denis interprète à tort le silence trompeur. Il croit les russes repartis. Avec des gestes lents, il fait le tour des bâtiments et pénètre dans la cour.

Un "russe" dégoupille une grenade, court vers la maison, et la lance dans le couloir par la porte d’entrée restée ouverte. Une autre grenade explose à quelques mètres de Denis. Il est cruellement blessé aux jambes.

La déflagration de la grenade lancée dans la maison est puissante, la porte d’entrée et celle de la chambre sont éventrées mais les cloisons en bois résistent. Lucien est indemne mais il est sonné par le souffle et la détonation.

Prosper est paralysé par la peur. De sa planque, il est le témoin forcé de la scène. Les gémissements de douleur que poussent Denis lui parviennent et lui sont insupportables. Il n’est pas le seul à entendre Denis. Un sous-officier "russe" se dirige vers lui, s’en approche et tire à bout portant sur le malheureux.

Lucien reste caché dans sa maison. Il attend en se gardant bien de respirer trop bruyamment.

Le temps est long, Une bonne heure s’est écoulée depuis l’explosion de la grenade. Prudemment Lucien se dirige à nouveau vers la cuisine d’où il peut apercevoir une partie de la cour. Rien n’y bouge, les "russes" sont vraiment partis.

Lucien se réfugie chez ses parents qui habitent Saint André à Nizon. Mais il est inquiet. Il a peur que les "russes" ne mettent le feu à sa ferme.

Le lendemain, c’est dimanche, Lucien revient à Kerviniec. Les "russes" avaient amené leur mort et ont disparu.

Le malheureux Denis n’est plus là. Seule la paille teintée de sang garde l’empreinte de son corps. Corentin et Marcel ont peut-être amené leur frère chez eux à Kerléo. Lucien pense à la pauvre Annette, la mère de Denis, elle qui avait déjà eu la souffrance de perdre son mari. Triste moisson.

Les vaches restées au pré, les mamelles trop gonflées, meuglent. Elles sont pressées de rentrer à la crèche.

Marie, et ses enfants, Yves, Marcel, Maurice, et Yvette restent cachés chez Catherine, la mère de Joseph Ster à Trégonal.

Jérôme Goarant décide d’arrêter son errance et rentre chez lui, route de Concarneau.

Le lundi, une rumeur circule : "les allemands auraient quitté Trégunc ! Les américains seraient à Quimperlé !»

Le convoi funèbre de Denis quitte Kerleo en direction de l’église Saint-Marc pour l’inhumation. Le recteur attend la famille et les amis à Roudouic :
- "Les allemands sont toujours là. Il ne faut surtout pas que les hommes aillent au bourg".

Les hommes n’iront pas, ils resteront cachés. Seules Annette et quelques femmes accompagnent le pauvre Denis à sa dernière demeure.

A peine rentré chez lui, Jérôme est sommé de rejoindre, malgré lui, la soixantaine d’otages que les allemands retiennent à l’école des filles. Mais c’est pour une autre affaire, plus grave encore. Un convoi allemand est tombé dans un guet-apens à Kernaour.

Ce lundi 7 aout 1944 est le dernier jour de "Trégunc occupé". C’est la débâcle, mais allemande cette fois. Jérôme Goarant ainsi que tous les otages sont libres.

Le lendemain, mardi, il retournera à Kerviniec finir le battage de Lucien et Marie Nédelec.

André Jary, "les amis du patrimoine".

A partir
- du témoignage d’Hubert Goarant et Yves Nédélec,
- de l’aide apportée par les récits de Michel Guéguen et Louis-Pierre Lemaître.
En concertation avec les témoins, les fonctions probables de chacune des personnes au battage ont été supposées.

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