lundi 21 novembre 2011

Ma grand-mère ! C'était le bon-dieu !

Peu après ma naissance, ma mère m’avait emmenée à Trégunc. Pour l’aider, ma grand-mère Jef avait décidé de m’élever.

A la maison, on ne parlait pas le breton. Dans les années trente, la grand-mère s’efforçait de parler le français mais elle mélangeait "le" avec "la", "un" avec "une". Alors, ma jeune tante et moi lui disions avec malice:
– Mais non, on dit pas "un assiette" mais "une".
Alors, elle répondait sèchement :
– Vous avez compris ? Oui ? Alors c’est bien !
La grand-mère ne portait que la coiffe de tous les jours, même le dimanche. La coiffe avec le large turban noir, et les deux ailes sur le coté quand-même. Elle ne mettait la belle coiffe qu’aux occasions de grandes fêtes, mais celles-ci étaient rares.

Les grands-parents avaient quitté leur petit logement route de Saint-Philibert pour habiter une vieille chaumière en bordure d’un chemin à l’arrière de Grajine.

Nous n’avions qu’une seule pièce, et un débarras assez grand pour remiser la lessiveuse et quelques outils.

Grajine. La veille chaumière en pierres debout est maintenant en ruine

On rangeait les quelques assiettes et le pain dans le meuble qui servait aussi de garde-manger. On s’asseyait sur les deux lourds bancs pour manger à la table de bois clair. Le sol était bien tassé .On pouvait balayer sans crainte d’user la terre battue.

En haut de Grajine, face au grand mur du presbytère, la boucherie de Jean Guillou faisait le coin. Ah, tout ce sang qui descendait de l’abattoir jusqu’à notre chemin et qui attirait tous ces rats. Brrrrou !!

On a connu la misère, ah, je ne vous dis pas ! Le toit en vieux chaume avait des trous et ne retenait pas toujours la pluie. S’il pleuvait la nuit, la grand-mère était au lit avec un parapluie.

Ah ! la grand-mère, c’était une femme comme çà. C’est en 1933, qu’elle a eu ses jumeaux, Ferdinand et Dédé. Ils étaient si petits qu’elle pouvait presque enserrer leur taille entre son pouce et son index. Ils ne faisaient pas plus d’un kilo à eux deux. La grand-mère aurait pu les coucher dans ses sabots.

Le Docteur Pochard lui avait alors dit :
– Prenez courage Madame Le Naour, ils ne survivront pas.
Il se trompait, la grand-mère réussit à les faire vivre.

Le grand-père, mourut de la tuberculose deux mois après que les jumeaux fussent nés. Ma tante Jeannette avait alors neuf ans, j’avais cinq ans et mon oncle Pierrot, deux ans.

La grand-mère était courageuse. Elle faisait de longues journées de travail, surtout de lessive et de ménage pour pouvoir nous nourrir. La grand-mère, c’était le bon Dieu.

Nous étions tous élevés comme frères et sœurs. Malgré la misère, avec la grand-mère, j’étais heureuse.

Comme la grand-mère lavait le linge chez les Drouglazet, on allait chercher le pain chez eux. C’était à côté. On aimait bien aller chercher notre pain, parce que Madame Drouglazet nous donnait nos petits bonbons, des petits bonbons de toutes les couleurs.
Habituellement on ne prenait pas le pain à crédit mais il pouvait arriver que je dise à Jeanne que la grand-mère passerait.
–  Oui, oui, oui, ne t’en fais pas ! Et elle notait.
Les Drouglazet qui connaissaient bien la grand-mère étaient de braves personnes.
Avec le pain de six livres, il y avait la pesée. Mais elle n’arrivait pas à la maison.
Alors la grand-mère demandait :
– Mais où elle est la pesée ?
– Ben, grand-mère, on l’a mangée !
Alors elle nous grondait en souriant.

A gauche la boulangerie Drouglazet et la boucherie Jean Guillou.
 En face, le grand mur du presbytère

Le soir, on allait sur le petit banc de la cheminée écouter la grand-mère nous raconter des histoires de lutins. On avait les chocottes quand on allait au lit, mais on aimait bien.

J’étais à l’école, pas chez les sœurs, mais à l’école laïque. C’était gratuit à l’école laïque. Aller chez les sœurs ! Elle ne pouvait pas payer la pauvre grand-mère!

La petite Andrée costumée pour la fête de l’école publique.

Le jeudi il fallait aller chercher du bois que l’on ramenait en travers sur le dos. Nous l’attachions en fagots avec de la ficelle quand il y en avait, mais on utilisait des liens que nous fabriquions avec des branchettes souples.

Quand nous passions par les fermes où il y avait des cordes de bois, on retirait parfois une ou deux billettes pour les mettre dans nos fagots. Mais on se faisait attraper quand on rentrait.
– Moi, j’aurai les gendarmes à cause de vous ! disait la grand-mère
– Mais Grand-mère, çà tient plus longtemps au feu.
Et l’affaire en restait là.

Je vais même vous raconter une chose véridique. La grand-mère était au lavoir de Kerfeunteun. Elle lavait le linge de Madame Canevet, et celui de la mère à Madame Yan. Comme elle nourrissait encore au sein ses jumeaux, elle mit son linge sur la pierre, posa le savon et tout le reste puis elle remonta à la chaumière pour allaiter les jumeaux. Ils étaient tête-bêche dans le même berceau. Eh bien, la grand-mère tomba sur des rats qui étaient en train de les sucer. Un rat vous sucera mais ne vous réveillera pas. Ferdinand était sucé au front et Dédé au talon. C’était peut-être le contraire. Si la grand-mère n’était pas venue, on les aurait retrouvés morts.

Andrée Sellin et "Les Amis du Patrimoine de Trégunc"

Femmes de Trégunc au lavoir (Feunteunodou).





1 commentaire:

Anonyme a dit…

Mme Canevet, la boucherie guillou ... que de souvenirs !
Je suis la petite-fille de Jeanne et Yves Péron décédés en 1984 (j'ai 58 ans). Peut être les avez-vous connus ? Ma mère était Anne-Marie Péron.
Merci aux Amis du Patrimoine de Trégunc !!!