mercredi 21 septembre 2011

Manu Pouldohan

Qui n’a pas entendu parler de Manu Pouldor ? Ce personnage original et bel hâbleur, possédait un rare phrasé aussi coloré que les fleurs de ses champs mais qui pouvait être aussi piquant que la carde. Il pensait être comme tout le monde mais faisait tout pour ne ressembler à personne.
Une simple ficelle de chanvre lui servait de ceinture. Chaussé du matin au soir de ses boutou-coat, il cultivait les quelques 5 à 6 hectares de sa ferme à Pen Ker Lae. Aujourd’hui, ce nom ne dit plus rien à personne. Dans le temps, Pouldohan possédait deux hameaux principaux. L’un, Pen Ker Traon, comme son nom l’explique, se situait dans le fond, tout près de l’anse. Pen Ker Traon était le plus important. L’autre, Pen Ker Lae, se situait sur la partie haute de Pouldohan que nous connaissons maintenant sous le nom "Chemin d’Azureva".

Manu avait deux amis, deux superbes chevaux de trait mieux bichonnés que les plus grands cracks, stars des hippodromes. Manu les aimait jalousement et vous savez, quand on aime, on a du mal à partager. Alors, Manu est resté célibataire.

Manu, ouvert au savoir, connaissait les avancées technologiques des années 60, mais il a toujours continué d’interpréter la nature avec la sagesse qu’il hérita de son grand-père. Dans ces années-là, les cultivateurs se sont mis à acheter tracteurs et autres outils à moteur. Manu possédait lui-aussi de nouveaux outils mais il préférait conduire ses chevaux dans son labour et pouvoir leur confier ses joies et ses peines. Il savait aussi les écouter car il disait être leur unique confident.

Le dimanche, Manu suivait la voie de la pensée commune à beaucoup de monde, il allait à la messe. Il s’y rendait quelquefois à vélo mais le plus souvent en char-à-banc tiré par un de ses inséparables compagnons. Par habitude ou par malice il arrivait toujours en retard à l’office. Même ce jour d’exception, Manu restait chaussé de ses inséparables boutou-coat qu’il faisait négligemment traîner sur le dallage de l’allée centrale de l’église St Marc réputée pour son excellente acoustique. De ses boutou-coat débordaient des brins de paille qui, en excès et beaucoup trop longs, agressaient désagréablement les chevilles des autres dévots.

Quelquefois on apercevait Manu Pouldor sur le bord d’une route faisant de l’auto stop pour aller acheter son pain. Vers Trégunc ? Hé bien non. Il partait en direction d’un petit bourg situé près de Quimperlé. Il assurait que les boulangers du canton n’étaient pas capables de fabriquer un bon pain bien levé, bien cuit, et sonnant bien quand il frappait sa croûte du dessous avec l’index recourbé. De plus, Il préférait le pain qui pouvait se conserver plus d’une semaine dans la huche. Le retour du long voyage pouvait s’effectuer par une traversée nocturne du bourg de Trégunc. Alors, malheur à celui qui, à ses yeux, avait quelques actions à se reprocher car il était sorti de son sommeil par un hurlement de reproches illustrés de très colorés noms d’oiseaux.

Manu possédait une pâture sur les bords de l’anse, une petite pâture où l’ajonc et la folle avoine se mêlaient à l’herbe douce du littoral que savaient si bien apprécier ses quelques vaches et ses deux chevaux.

Pour s’y rendre, les deux chevaux, habitués au bain, pénétraient allégrement dans la mer pour traverser l’anse. Ce n’est pas la marée haute qui aurait inquiété nos fiers équidés. Il fallait les voir pataugeant des quatre fers dans une eau souvent très froide, côte-à-côte, comme deux bœufs de labour. Notre Manu, debout sur la croupe de l’un d’eux, traversait ainsi la mer à l’allure d’un cheval au pas mais avec les pieds au sec.

Il aimait converser avec les campeurs des dunes. Avec eux, il refaisait le monde. Ses chevaux se baignaient alors dans la mer près des dunes, Manu, à califourchon ou debout sur leur croupe. Il était fier du spectacle insolite qu’il produisait devant tous ces jeunes spectateurs parisiens ébahis.

Quelquefois, de retour vers la ferme, ses deux compagnons se dirigeaient d’eux-mêmes vers le lavoir du haut, sûrs qu’ils y seraient bichonnés et bouchonnés. Un témoin se souvient avoir vu le premier cheval descendre se coucher dans le lavoir dont la longueur semblait avoir été pensée pour lui. Manu à l’aide d’un seau doucha son ami, le frictionnant avec un gros bouchon de chiendent. Le cheval dressa, droites de bonheur, ses oreilles ruisselantes. Manu apporta ensuite les mêmes soins attentionnés à l’autre compagnon pendant que le premier, heureux, se roulait de plaisir sur l’herbe grasse avoisinante. Après que les deux chevaux eurent pris leur bain, Manu, à son tour, prit le sien dans une eau fort troublée que la source, pourtant généreuse, avait peine à renouveler.

Un jour d’été, un jeune promeneur, photographe-artiste dans l’âme, eut l’instinctive réaction de presser son déclencheur, piégeant, ainsi, dans son appareil, Manu à califourchon sur ses chevaux qui, pendant un bref instant, retroussaient leurs lèvres. Les chevaux semblaient sourire !

Ce jour ensoleillé de l’été 1963 Manu et ses chevaux furent immortalisés. Cette photo, par son originalité et sa qualité artistique, fit le tour du monde. Elle illustra la première page de Paris Match en 1965, ainsi que celle du Sun, du Stern, de l’Orion-Press (Japon), l’Iptot ( Danemark), de tous les journaux des turfistes. Elle agrémenta même, parait-il, le bureau de Mickael Gorbatchev et aurait décoré les murs d’un club de passionnés de chevaux dans le Minnesota.

L’artiste, René Métairie, fut le premier photographe breton à exposer au musée national de la photographie en 1989. Jean d’Ormesson lui remit la médaille d’or des "Arts, Sciences et Lettres" en 2009.

André Jary - Les amis du patrimoine "

D’après les récits de témoins de Pouldohan et les précisions de Martine Guyader.


Photo : René Métairie (Gens de Cornouaille et d'ailleurs...).






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