mardi 14 juin 2011

Le long jupon rouge de Perrine An-goz

En 1922, le vieux moulin du Minaouët est habité par Perrine et « An-tad- eternel » son bouc. Un soir, la petite Bettec, sa voisine, connaîtra la peur de sa vie...

La maison de Perrine et An-tad-eternel
Le moulin-mer du Minaouët, comme tant d’autres, est un moulin fonctionnant avec les marées.
- 1546 : Année connue comme étant la plus ancienne.
- Fin dix-septième siècle : Colbert décide que le moulin fournisse l’armée.
- 1873 : L'énorme patrimoine, terres, moulin, habitation, est vendu par petits lots.
- 1877 : Le moulin n’est plus exploité. La meule, le blutoir et la mécanique sont acquis par un meunier du bord de la Loire.
- Hiver 1922. Le vieux moulin, qui n’est plus un vrai moulin depuis longtemps, est habité par Perrine et « An-tad- eternel » son bouc. L’animal, grand séducteur auprès des dames chèvres est réputé, tant à Lanriec qu’à Trégunc, pour ses généreuses qualités de bon reproducteur. Un breton de Trégunc sait bien que "An-tad-eternel" veut dire "le père éternel".

Tout comme sa maîtresse, "An-tad-eternel" mange et dort bien à l’abri dans le vieux moulin, le parfumant de l’odeur caractéristique dont seul, un bouc détient le secret et que seule Perrine peut respirer sans tirer au cœur.

De temps à autre, Perrine se rend à Concarneau pour y vendre on ne sait quelles babioles, et en acquérir d’autres, mais probablement plus nécessaires. Mais ce jour de mauvais temps, elle boit plus que de raison compliquant son retour du soir qui devient très, très pénible.

Après Douric ar Zin, le chemin, recouvert d’eau, longe les mares de Kerangall que la pluie incessante avait trop remplies. Son vieux moulin, certes, n’est plus bien loin mais Perrine, malgré ses efforts de prudence s’écarte du sentier, son pas se dérobe, elle perd son équilibre, glisse sur le côté et se retrouve au fond d’une mare qui habituellement sert d’abreuvoir.

Les appels angoissés de la malheureuse en détresse parviennent, par un heureux hasard, jusqu’au pêcheur qui s’en revenant du Minaouët, regagnait sa maison. Il accourt pour sortir Perrine de sa glaciale baignade.

Transie de froid, Perrine est ramenée chez elle, au vieux moulin du Minaouët. Sa voisine réanime le feu de la cheminée pour la réchauffer et retourne chez elle lui préparer un bon bouillon bien chaud.

Perrine ôte ses vêtements trempés dont deux jupons noirs et un long jupon rouge, qu’elle met à sécher devant la cheminée en les étalant sur les dossiers de ses deux chaises paillées.

Ce va-et-vient peu ordinaire attise la curiosité de la petite Bettec, la fille de la voisine, qui se hasarde jusqu’au seuil du moulin. L’odeur du bouc la maintient là, et pas plus loin, mais ses grands yeux ronds ne perdent rien de l’étonnant spectacle : d’une poche secrète confectionnée dans un de ses jupons, Perrine retire par petits paquets... des billets de banque. Perrine avait confié ses modestes et secrètes économies à son jupon rouge !

Perrine est à peine dégrisée et toujours transie de froid, mais dans un sursaut d’énergie, étale un à un, sur son grand édredon, rouge lui aussi, tous ses billets de banque que l’eau avait détrempés et collés entre eux.

Perrine se glisse dans son lit et seul son nez émerge de son grand édredon rouge. Bettec, toujours figée sur le seuil est hypnotisée par les lueurs rougeâtres de l’âtre et les ombres portées sur les murs qui dansent autour du jupon et de l’édredon rouges. C’est bien l’enfer décrit dans le livre de catéchisme, et tant conté par sa maman.

Bettec ne voit pas le diable mais elle sait, à l’odeur vomitive, qu’il est bien là. Ses yeux se fixent sur les images colorées des billets de banque. C’est alors que brusquement, une voix rauque et puissante, que l’enfant prend pour celle du diable, jaillit du dessous de l’édredon, "tu regardes mais tu touches pas". La petite Bettec est glacée d’effroi.

La puissance de la voix fait sursauter "An-tad-eternel", le brave bouc, le tirant d’un sommeil qu’il jugeait pourtant bien mérité. Dans la lumière de la flamme du foyer, les yeux hagards de "An- tad-eternel" rougeoient comme des braises et l’ombre de ses cornes sur le mur du fond les dessinent si grandes que Bettec ne douta plus de la colère du diable.

La petite Bettec est pétrifée mais trouve brusquement la force et le courage de s’enfuir vers sa maison. Elle court à en perdre haleine tout en promettant au petit Jésus d’être gentille et ne plus jamais retourner en enfer.

Malgré les soins charitables apportés par les sœurs de l’hôpital de la Ville Close, la pauvre Perrine décédera d’une pneumonie dans le mois qui suivit.

Nul ne sait où "An-tad-eternel" exerça ensuite ses talents de bouc reproducteur.

Quant à Bettec, elle grandit, se maria, eut 5 beaux garçons et une unique fille........ Betty.

Betty Cariou me fit part de ce témoignage à partir duquel j’ai pu écrire, avec sa permission, la petite histoire qui vient de vous être contée.

André Jary - "Les amis du patrimoine de Trégunc".

1 commentaire:

annie a dit…

Bettec était ma grand mère et Betty est ma maman .....